Bonjour et bienvenue à tous dans les Dossiers de GL ! Cette semaine, nous allons — enfin — conclure la question des soucis de l’adaptation observés avec l’exemple de Civil War.

Il y a deux semaines, nous évoquions les différences entre les deux médias. En découle le premier gros souci du film : en ne reprenant que le nom du comics, mais pas les événements ni les personnages, on se retrouve avec une « Guerre Civile » qui n’en est pas vraiment une. Au plus grand nombre, les super-héros s’affrontent à six contre six : c’est, au mieux, une petite guerre de gang. Et ça ne dure qu’à peine dix-sept minutes (sur un film qui dure 2h27), soit à peine plus d’un dixième du long métrage. Durant tout le reste de l’adaptation, ils ne sont jamais vraiment ennemis, et changent d’humeur et d’alliance en un claquement de doigt. Ce qui renvoie à l’histoire elle-même, qui ne cesse d’avoir de faux rebondissements les poussant à combattre, encore et toujours, alors qu’ils pourraient tout simplement discuter ou être un minimum compréhensif les uns envers les autres. Au final, Rhodes finit même par dire qu’il a signé les « Accords de Sokovie » parce que c’est ce qu’il pensait être juste, et qu’il ne le regrette pas, malgré le fait que le résultat ne soit pas brillant. Ce qui est dommage (et incompréhensif), c’est que lesdits « Accords » n’ont presque rien à voir avec la prétendue « Guerre Civile » qui a eu lieu. Le problème vient plus d’un manque d’écoute, de compréhension, de confiance, et d’une exagération aberrante du motif des combats, mais absolument pas des « Accords ». Au fond, ils se querellent un peu verbalement par rapport à la loi, au début ; mais le combat ne commence que lorsqu’ils décident de devenir des hors-la-loi sans même essayer de discuter avec leurs anciens compagnons, et qu’ils refusent de s’écouter les uns les autres. Puis, le combat final opposant Iron Man à Steve Rogers et Bucky Barnes n’a plus rien à voir avec le reste du film. La réelle raison du combat n’est que la vengeance de Tony Stark sur le meurtrier de ses parents. Donc, le film essaie de garder l’idée de la loi au centre du conflit, sans pour autant le faire. Encore une fois, reprendre une partie de l’œuvre originale sans retenir le plus important rend le scénario de l’adaptation des plus confus.

Qui plus est, le film pointe du doigt les dégâts que causent les Avengers dans les premières minutes du film, mais les fait combattre au milieu d’un espace vide de monde tout le reste du temps. Là où le comics appuyait sur les nombreux dommages que causaient les affrontements des héros (et qui est d’ailleurs le fil rouge de toute l’histoire) ; dans l’adaptation – hormis ce qu’on nous montre au début – il n’y a aucune perte civile possible (même Rhodes, lorsqu’il s’écrase, atterrit au beau milieu d’un champ vide). Au final, le message ne passe pas : on nous dit que leurs combats risquent de blesser des gens, mais à aucun moment ils ne semblent risquer la vie de qui que ce soit. Signer la loi ou non n’a donc plus aucun intérêt.

Enfin, les personnages n’ont pas du tout cette profondeur qu’ont les personnages du comics. Les personnages dessinés prenaient le temps d’être présentés (beaucoup des personnages existaient depuis quarante ans ou plus), se battaient pour des raisons claires et faisaient face à l’adversité du début à la fin. Dans l’adaptation cinématographique, les personnages apparaissent de nulle part, sans aucune raison réelle, et sans qu’on ne les connaisse réellement (Ant-Man et la Sorcière Rouge ne sont apparus que dans un film, auparavant ; quand à Black Panther et Spider-man, il s’agit de leur première apparition — Pour Black Panther, il s’agit de sa première apparition en film. Pour Spider-man, il s’agit de sa première apparition dans les films de l’Univers Cinématographique Marvel (il était déjà apparu dans cinq films de la Fox, et dans d’autres films bien plus vieux)) : leurs implications et leurs caractères sont donc très rapidement « expliqués », et on ne prend pas le temps de s’attacher à eux (certains n’ayant un temps d’apparition à l’écran que très minime). De plus, bien que le film – tout comme le comics – porte le mot « guerre » dans son titre, il n’y a aucun mort. Cela peut paraître assez anodin, mais force est de constater qu’une guerre sans mort, c’est assez rare. Qui plus est, ne pas avoir de mort rend les conséquences d’un tel affrontement trivial ; le souci étant que lors de l’adaptation, les Studios Marvel ont décidé de ne pas garder le côté mature des comics pour en faire une histoire bien plus familiale : les Studios Marvel se font d’ailleurs une spécialité de « tuer ses personnages, mais en fait, non » pour ne pas choquer les plus jeunes. En effet, rappelez-vous : Bucky Barnes meurt dans Captain America : First Avenger et revient à la vie dans Captain America 2 : Le Soldat de l’Hiver ; l’agent Coulson, poignardé dans Avengers revient à la vie dans Agents of S.H.I.E.L.D. ; Pepper Potts tombe dans les flammes dans Iron Man 3 avant de revenir à la vie grâce à l’Extrémis ; Loki se « sacrifie » dans Thor 2 : Le Monde des Ténèbres, avant qu’on ne découvre que ce n’était qu’un subterfuge ; Nick Fury meurt dans Captain America 2 : Le Soldat de l’Hiver, mais ce n’est, en fait, qu’une ruse pour effacer son identité ; Groot se sacrifie dans Les Gardiens de la Galaxie mais comme c’est une plante, il finit par repousser ; et (bien que ce ne soit, ici, que spéculation) Janet Van Dyme qu’on croit morte, perdue dans l’espace subatomique durant tout le film Ant-Man pourrait revenir dans Ant-Man & The Wasp (car Scott Lang démontre qu’on peut revenir de l’espace subatomique). Enfin, il y a le cas de James Rhodes écrit plus haut, dans Captain America : Civil War.

Pour finir, le message de fin des comics était bien que les affrontements de super-héros sont dangereux pour le monde avoisinant, et que, de ce fait, la Guerre Civile n’a aucun sens, et doit donc prendre fin. Cependant, le film ne montre pas les super-héros comme dangereux, et ne met même pas fin aux affrontements : Iron Man a toujours son équipe du côté de la loi, et on voit Captain America aller récupérer son équipe de rebelles dans la prison où ils sont retenus. Aucun des deux camps n’a réellement gagné, et aucun n’a réellement perdu ; et la « guerre » n’est pas finie. Le message du comic-book et de son adaptation cinématographique n’ont donc rien à voir, et les conséquences sont totalement divergentes. Et tout cela est dû au problème que cite Pascal Lefèvre : les éléments que les réalisateurs ont retenus de l’histoire originale, et ce qu’ils n’ont pas retenus ; au risque d’arriver à un mélange étrange entre ce qui existait dans les comics et qui devient cohérent dans le film, et ce qui devrait être logique dans le monde des comics mais qui ne l’est plus du tout une fois adapté.

Parlons maintenant du second souci que note Pascal Lefèvre : la différence entre le fait de dérouler des images sur un écran, comparé au fait d’ordonner des images fixes sur une page. Tout d’abord, il faut noter que la lecture d’une bande dessinée (ou même d’un livre, mais il n’est pas question de cela, ici) – contrairement au « visionnage » d’une vidéo à la télévision, sur un ordinateur ou au cinéma, ou même d’un jeu vidéo – permet de gérer la temporalité et la chronologie. En effet, il est possible pour le lecteur, à la fois de choisir le sens de lecture (même si un sens précis lui est proposé et conseillé) mais aussi le temps de lecture de chaque planche. S’il veut rester longtemps sur un plan précis et découvrir tous les détails qu’il renferme, il le peut ; et s’il veut revenir sur une scène précise, pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé avant de continuer sa lecture, il le peut aussi. Dans les autres médias cités précédemment, il est impossible de gérer la temporalité des événements qui se déroulent sous nos yeux. Dans une vidéo (film, série ou dessin animé), les images défilent à un rythme précis et le spectateur a rarement le temps de s’attarder sur les détails ; et s’il veut revoir une scène passée, il devra revenir en arrière de manière assez compliqué (il est plus dur de retrouver une scène particulière dans une vidéo qu’une case dans une bande dessinée). Dans le domaine vidéoludique, il y a deux cas différents : la partie « cinématique » qui aura les mêmes caractéristiques qu’une vidéo (si ce n’est que dans un jeu vidéo, il est rare de pouvoir revenir en arrière dans une scène cinématique) ; et la partie « jeu » où le joueur pourra passer à côté de certaines actions des PNJ (ou Personnage Non Jouable : les personnages peuplant l’univers du jeu, pouvant ou non interagir avec le joueur, mais que ce dernier ne pourra pas contrôler), ou encore les actions des autres joueurs, s’il joue en multijoueur et qu’il ne regarde pas du bon côté. Et pour ce qui est de revoir une action particulière, cela est quasiment impossible – à moins qu’elle ne soit programmée et qu’il récupère une sauvegarde antérieure à l’action, mais même dans ce cas, le joueur ne la verra pas forcément de la même manière (son avatar ne sera pas obligatoirement au même endroit, de ce fait il ne verra peut-être pas l’action du même point de vue).

Par conséquent, ordonner des images qui défileront ou des images fixes que le lecteur pourra gérer est bien différent.

Pour poursuivre avec l’exemple de Civil War, si une image doit être importante, le dessinateur et l’auteur auront tendance à la mettre en double page, ou à orienter le regard du lecteur vers elle. Et ce dernier pourra prendre tout son temps pour la regarder, ressentir le dynamisme que l’image dégagera, etc. Cependant, dans le film Captain America : Civil War, quand les réalisateurs cherchent à arrêter le regard du spectateur, ils sont obligés d’arrêter le défilement de l’image, ce qui peut paraître un peu trop fan-service surtout dans un film comme celui-ci, où toutes les séquences sont brèves, très mouvementées et où les cuts sont nombreux (pour justement accentuer l’idée de puissance des héros, et leur rapidité d’action et de réflexes). Au final, quand on voit la scène présentée sur l’image, dans le Dossier « Civil War – Prélude à l’adaptation », ou encore la scène présentée ci-dessous, le film prend tellement le temps de nous les montrer — pour que le spectateur comprenne bien la référence (voilà pourquoi je parlais plus haut de fan-service) — que ça en devient presque détonnant par rapport au reste du long métrage. La scène importante montre malheureusement bien qu’elle reprend celle du comic-book tout en laissant le spectateur bien s’imprégner des détails, mais en coupant le rythme du film de manière assez déconcertante. Le souci pour ces exemples est à la fois dû à la différence entre le fait d’ordonner des cases sur une page et de dérouler des images sur un écran, mais aussi au fait de garder des détails de l’œuvre originale. Au final, (bien que ceci ne soit que mon avis), je pense que le clin d’œil fait aux œuvres originales fonctionneraient bien mieux s’il était plus rapide et non appuyé. Après tout, si l’on connaît la référence, elle nous saute aux yeux ; et si on ne la connaît pas, il est inutile de ralentir la scène pour bien nous la montrer puisque, de toute façon, on ne comprendra pas la référence.

Une technique mêlant Hawkeye à Ant-Man.
À droite, la scène visible à 1h36 du film
Captain America : Civil War (2016).
À gauche, la couverture du
Avengers n°223 signée Ed Hannigan et datant de septembre 1982.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! On se retrouve dans deux semaines pour la suite de ce long sujet, en parlant cette fois du troisième souci de l’adaptation : le passage d’un dessin à une photographie ou à une image de synthèse !

Catégories : Dossiers de GL

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