Silent Jenny
Il y a des livres qui se lisent.
Puis,
Il y a Silent Jenny.
Silent Jenny, c’est le type de lecture qui s’infiltre au plus profond de toi, comme ça, sans prévenir. Ça s’accroche, au point qu’une fois le livre fermé, on y pense, on réfléchit, on se questionne. On ne comprend pas tout à la première lecture, alors on y revient, on le relit, on le vit, on le ressent, comme un murmure qui vient glisser ses doutes au creux de ton âme. Un petit quelque chose de flou et d’inévitable. Comme à chaque fois avec les titres de Mathieu Bablet, il t’en reste quelque chose : une vision, une idée, une réflexion. Cette fois, la réflexion est aussi belle que douloureuse, comme une fatigue latente mais bien présente.
Dans ce futur plus ou moins lointain, Mathieu Bablet nous jette, tel un nouveau-né, face à une réalité qu’on n’a pas demandée mais qu’on va subir. Ici, c’est ce vers quoi on tend si on continue tête baissée. Avec sa touche onirique, notre lecture nous emmène dans un monde où tout a disparu : à perte de vue, des étendues désertiques, arides, sauvages, avec comme unique mouvement… les machines humaines. Derniers vestiges de la civilisation telle qu’on la connaît, les humains se sont adaptés, sont devenus nomades, dans des sortes d’arches de fortune, vivant de manière autonome jusqu’au jour fatidique, errant à la recherche de tout, de rien, et surtout d’espoir. Pyrrhocorp, c’est le reflet de ce que nous connaissons tous : des lois, des ordres, des promesses creuses qui, au premier coup d’œil, tournent en pilote automatique. Et pourtant, tout est régi, huilé, et ce fonctionnement s’octroie le « privilège » du pouvoir. Ces deux réalités vivent en pseudo-cohabitation, mais surtout en perpétuel mouvement : l’un ne voulant pas ressembler à l’autre, et l’autre voulant plier le premier à ses règles.
Avancer pour ne pas s’arrêter, mais avancer sans direction, mène les deux parties au même résultat : la fin de tout.
Entre les deux, il y a cet espoir, cette vision, celle de Jenny.
Elle parle peu. Elle regarde, subit, endure, mais continue d’avancer avec comme seule alliée : le silence, son armure, sa force, son combat. Jenny cherche, dans les vestiges de ce monde perdu, des traces d’ADN d’abeilles. Qui sait, avec de la chance, suffisamment d’obstination, elle pourrait permettre la recréation de cette espèce essentielle pour la planète. Mais petit à petit, cet espoir se transforme en pulsion, une pulsion qui l’habite, qui se nourrit d’un vide existant dans le cœur et dans la tête de Jenny. Distante et détachée de tout, du moins en apparence. Jenny est lassée, en perpétuel questionnement sur le sens de ses actes, de ses gestes, de ses missions. À chaque jour son soleil, mais il ne brille malheureusement pas pour tout le monde avec le même éclat. Son salut, c’est l’espoir, pas celui de sauver le monde, non. Elle est totalement consciente de ça. Elle espère simplement lui redonner un souffle. Et c’est peut-être ça, le plus bouleversant. Autour de Jenny et de ce silence, d’autres âmes errent dans la même Monade. Notamment MèrePère, avec son sourire rayonnant, symbole de bienveillance, qui nourrit assez d’espoir pour tous ceux qui n’auraient plus la force.
Mais pas que.
Au fil des pages, à travers des moments, la Monade et Jenny vont croiser des âmes, plus que des humains, chacune cherchant la meilleure façon de survivre à cette fatalité. Certains obéissant aveuglément à un espoir utopique, d’autres plus terre-à-terre, fuyant tout ce qu’ils connaissent, espérant des jours meilleurs. Mais au final, tous ces espoirs ne sont qu’un fragment de nous, de nos connaissances, de nos croyances. Un peu de contradictions par-ci, un peu de nos illusions, beaucoup de nos espoirs. Le tout mélangé pour affronter plus ou moins frontalement la réalité d’accepter ou non cette fin.
Tous ces sentiments s’entrechoquent, à droite, à gauche, et sont mis en exergue grâce au dessin de l’auteur, qui, comme à son habitude, est à couper le souffle. D’une précision chirurgicale, il nous livre autant avec ses crayons qu’avec sa plume. Chaque décor transpire de détails et d’émotions : un souvenir, un instant, une référence (coucou le laissez-passer A38 du formulaire bleu guichet 1 !).
L’histoire de Jenny vit autant, voire plus, à travers ses dessins qu’à travers le récit à proprement parler : les architectures, les horizons désertiquement sublimes, le design des machines… Absolument tout nous apporte un sentiment. Rien n’est là par hasard. Silent Jenny aurait pu être muet que l’histoire aurait été parfaitement compréhensible.
Il suffit de voir les doubles pages que nous livre Mathieu Bablet. C’est à couper le souffle !
Fidèle à lui-même depuis ses débuts, son trait s’est affirmé, et pour ce dernier titre de l’auteur, ses personnages m’ont un tout petit peu moins marqué. J’ai aimé le design de ses combinaisons, de ses diverses espèces, mais il y a un petit je-ne-sais-quoi qui fait que j’ai été un peu moins happé par les character designs. Cependant, ils sont tous extrêmement émotifs.
Tous leurs sentiments se transmettent parfaitement et nous offrent, à nous lecteurs, la possibilité de palper l’ambiance, plus ou moins lourde, des diverses situations. C’est encore et toujours très, très fort ! Malheureusement pour nous, tout a une fin, et cette aventure aussi. Lorsque vient le moment de fermer la page, on reste clairement dubitatif, tant on a du mal à traiter tout ce que l’on vient de lire. Un peu comme Jenny, on est lessivé, comme après une énorme introspection de nous-mêmes, prenant conscience de la dure réalité du monde… mais aussi de soi-même.
Car si Jenny ne dit rien, elle n’exprime pas rien. Et c’est, à titre personnel, ce qui m’a, moi, bouleversé. Jenny pousse toujours le curseur de résistance plus loin, luttant contre elle-même. Et sous cette imagerie, il n’y a ni plus ni moins qu’une personne qui souffre : de dépression, d’envies suicidaires, d’isolation. Tous ces sujets sont forts et présents. Il faudra faire attention à qui vous mettez cette lecture entre les mains, car les sujets sont frontaux. Mathieu Bablet ne nous ménage pas.
L’importance de la vie, ici, prend un paradigme différent, en fonction de qui la juge, et souvent, on s’en rend compte trop tard. Malgré tout, ce récit est très loin d’être triste. Il interroge notre rapport à la vie, à la mort, à l’acceptation, à l’espoir, au soutien, et à cette petite étincelle qui est présente chez tout le monde, mais qui parfois a juste besoin qu’on lui souffle dessus pour briller un peu plus fort. Silent Jenny n’est pas une lecture anodine.
C’est une expérience, une plongée vertigineuse dans l’introspection, au travers d’une aventure riche. Un miroir de ce que nous sommes, de ce que nous serons.
Vous, nous, moi, toi, eux.
Une ode humaine, et une main tendue à ce qu’il y a de plus humain dans chacun de nous.
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