Fantasy : L’interview Yoann KAVEGE
Bonjour Yoann, tout d’abord merci de prendre le temps de répondre à ces quelques questions.
Nous allons, bien évidemment, faire l’impasse sur l’habituel « Qui es-tu ? ». J’inviterai tous les lecteurs à relire les dizaines d’interviews que tu as données lors de la sortie de Moon Deer.
La question que je voulais te poser est la suivante : le Yoann de Fantasy est-il un artiste différent de celui de Moon Deer ? En termes d’appréhension du travail, de création… Moon Deer était une BD « quasi » muette, ici, c’est tout l’inverse. L’exercice a-t-il été plus « compliqué » pour toi ?
Yoann Kavege : Je suis assurément, et peut-être étrangement, un artiste moins confiant à la sortie de Fantasy qu’à la sortie de Moon Deer ! Enfin, je ne suis pas le plus confiant dans mon travail en général, mais un premier projet à ça de bon que personne ne vous attend au tournant. Je sortais Moon Deer plein d’enthousiasme et l’esprit plus léger, déjà bien content que le projet existe. Alors que j’avais très peur de décevoir avec Fantasy.
Sur le dessin d’abord parce que j’avais l’impression que Moon Deer me permettait de cacher pas mal de mes lacunes, qui seraient ici plus exposées, avec des décors et des personnages – humains de surcroît – plus nombreux. D’autant que même si Moon Deer avait été dessiné rapidement, Fantasy l’a été proportionnellement encore plus, et il était important pour moi que cela ne se voit pas.
Et au niveau du scenario, plus exigeant cette fois-ci, c’était la même angoisse. Je devais tenir et rythmer une histoire plus complexe – deux si on considère la nature un peu particulière du projet – et faire passer des sentiments plus subtils que l’émerveillement et la surprise qui résumaient Moon Deer. Réussir à garder une narration fluide et un découpage ludique avec tous ces dialogues a été une vraie difficulté supplémentaire, mais j’ai beaucoup appris en faisant !
En tant que lecteur, du moins de mon point de vue, j’ai perçu une nette différence, tant sur le plan du scénario que du dessin. J’ai eu le sentiment que tu maîtrisais davantage, que ce soit dans le rythme du récit ou dans la composition des pages, qui sont d’ailleurs sublimes. Ton procédé créatif a-t-il changé ?
Yoann Kavege : Au contraire, je pense que pour une fois dans ma vie, plutôt que partir par réflexe dans une toute autre direction après un projet pour éviter l’ennui et la comparaison, je me suis efforcé de maintenir une certaine continuité dans ma manière de travailler, que ce soit au niveau du format, des outils, de la manière d’écrire. J’ai essayé de perfectionner mes acquis plutôt que de les jeter à la poubelle. Et tant mieux s’il y a une impression de progression, ça me rassure ! Mais il y a assurément eu beaucoup d’attention portée sur le storyboard, avec de nombreuses versions d’une même page pour efficacité malgré un récit plus dense, là où Moon Deer était plus instinctif.
Et je pense que même si les récits de Moon Deer et Fantasy sont très différents dans leur nature et leur structure, il y a aussi des choses qui les rapprochent, que j’ai creusées plus profondément dans Fantasy, comme un certain rapport à la radicalisation, aux personnages qui ne changent pas d’objectif à travers le récit mais dont les actions affectent le monde, et aux fins disons dénuées d’un certain optimisme.
D’ailleurs, parlant de création, Fantasy est, à mes yeux, bien plus qu’une simple BD, c’est une véritable expérience. Le mélange de la BD traditionnelle et du manga, pour proposer cette dualité commune, est une idée très astucieuse. Comment et pourquoi as-tu pensé ton titre de cette manière ? Est-ce que le fait de faire cette proposition t’a posé des soucis ?
Yoann Kavege : C’est ce mélange qui a été la solution à mes soucis ! Après avoir hésité entre plusieurs scénarios qui ne plaisaient pas, je commençais enfin à retrouver un plaisir du dessin et de l’écriture en m’imaginant sans prise de tête ces histoires de princesses guerrières et de déesses… Sans pour autant arriver à trancher entre une esthétique et un ton plus aventure, dark fantasy, empreint de shonen, et l’envie de raconter une histoire d’attente et d’amour très flamboyant inspiré notamment par La Rose De Versailles, empreint de questionnements sur le dialogue entre les peuples, sur la foi et l’amour du divin, puisque je ne voulais pas avoir de récit incluant des dieux et des humains sans au moins effleurer ces questions.
C’est le déclic de pouvoir, après tout, associer ces deux intentions qui se tournaient autour en deux histoires qui se répondent et se complètent qui m’a donné l’impulsion pour faire ce projet. Et une fois cela posé, il s’agissait d’écrémer les différentes intentions pour trouver le cœur de récit, pour qu’il fonctionne au-delà du gimmick.
J’ai eu la chance que Bubble me fasse confiance, sans doute intrigués par le concept, mais qui voyaient plus que ça dans le potentiel de l’histoire.
A-t-il fallu que tu prennes en compte les deux temporalités, ou as-tu travaillé tes histoires comme deux entités distinctes ?
Yoann Kavege : J’ai d’abord écrit d’une traite l’histoire de Yourcenar, pensée comme l’Histoire avec un grand H, le lore dans lequel pourrait ensuite s’épanouir l’histoire d’Alma, pour laquelle je laissais beaucoup d’éléments introduits côté Yourcenar sans réponses ou mal interprétés. J’ai ensuite réécrit, beaucoup, pour faire la chasse aux incohérences, pour que les temporalités soient cohérentes, pour que les jeux d’indices et de miroir entre les deux histoires soient présents et ludiques sans prendre trop le pas sur la narration. Il y a enfin eu de nombreux allers-retours à l’écriture pour unifier le tout, à l’aide de mes éditeurs Sullivan Rouaud, Nicolas Dévé et Thomas Mourier, et de ma compagne et animatrice/réalisatrice Lucia Alessandri, qui m’ont beaucoup aidé à structurer, enlever du gras, qui ont amené des idées. Dans une certaine mesure, il y a eu un travail collectif dans l’écriture que je ne voudrais pas minimiser !
Au final, j’ai bien dû écrire une quinzaine de versions et variations du script, qui même au storyboard a continué de s’affiner. Mais c’est moins ce jeu de temporalités qui m’a posé problème que de réussir à bien définir les motivations d’Alma et de Yourcenar, qui sont dévouées corps et âme à leur objectif et clairement définies, mais dont je voulais bien saisir les nuances et le cœur des motivations, malgré les nombreux moments où le récit leur donne le choix, peut-être illusoire, de bifurquer et de changer leurs destins.
Enfin, que ce soit pour Alma ou Yourcenar, le jeu des couleurs a, je trouve, un impact considérable sur la manière dont l’ambiance est dépeinte dans chacune des deux histoires. Comment l’as-tu pensé ?
Yoann Kavege : C’est l’une des manières dont je voulais que les deux histoires se démarquent, sans pour autant pousser le délire trop loin et faire par exemple une histoire en noir et blanc et l’autre en couleur. La couleur chez Yourcenar était un challenge. L’inspiration initiale étant le shojo à l’ancienne, aux codes visuels très liés au noir et blanc, à certains effets de trames et de motifs… Je ne pouvais pas évoquer exactement les mêmes sentiments, alors j’ai voulu y aller à fond sur l’aspect romantique et féérique, enchanteur et coloré, en utilisant la permissivité du genre fantasy pour m’émanciper de référents trop réalistes, afin que l’environnement des dieux ait son étrangeté et son exotisme.
La partie Alma était plus dans mes cordes, j’ai taché de garder des couleurs plus chaudes et descendues par instants pour coller à une ambiance plus proche d’une certaine dark fantasy, sans tomber dans le tout noir/gris/marron et m’abstenir de mettre de la couleur, car les deux univers devaient rester cohérents entre eux (il y a même certains rappels d’éléments colorés qui viennent de chez Yourcenar qui s’invitent par touche chez Alma).
L’autre différence est que si je construisais les ambiances colorées de Yourcenar en fonction des différents environnements récurrents en les adaptant aux tons des scènes, je construisais plutôt celles d’Alma autour d’elle, toujours dans son armure rouge, pour l’iconiser et bien la faire ressortir, elle servait de point de départ.
Je me suis enfin amusé à peu à peu rapprocher chaque histoire des gammes de couleur de l’autre, au fur à mesure qu’elles se rapprochaient dans le temps et l’espace, pour finir sur des scènes en commun.
Je ne vais pas te retenir plus longtemps. Je te remercie grandement d’avoir répondu à ces quelques questions. Encore bravo pour Fantasy et son expérience de lecture plutôt unique.
Je te souhaite le meilleur pour la suite, peut-être une BD sous-marine après avoir exploré le ciel et les étoiles, puis la terre et ses mystères !
Yoann Kavege : Merci beaucoup ! Pas bête la bd sous-marine, après l’espace, après les grandes plaines et les mers de nuages, c’est un autre bon moyen de faire moins de décors et de perspectives, j’y penserai !

