Mujina in to The Deep – Tome 1
Avec Mujina in to the deep, Inio Asano nous propulse au cœur d’un Japon dystopique où l’humanité elle-même devient matière à classification. La société y repose sur un système implacable : pour exister légalement, il faut posséder une rights card, sorte de passeport social gradué par niveaux. Plus votre carte est dotée d’un rang élevé, plus vous bénéficiez d’avantages, de libertés et d’un accès aux services essentiels. À l’inverse, sans carte, ou après sa perte, vous devenez un être « sans droits », réduit au statut d’objet, un élément interchangeable et dispensable au sein d’une mécanique étatique déshumanisée.
Parmi les premières victimes figurent les personnes de plus de 85 ans. Jugées trop coûteuses et insuffisamment productives, on les relègue dans des zones spéciales, sous couvert d’optimiser la gestion des dépenses publiques. Une manière habile de maquiller l’exclusion en projet humanitaire. Mais ce tri social ne s’arrête pas là : toute personne réfractaire au programme ou déchue de sa carte est vouée à l’effacement. Pourtant, certains refusent. Ils choisissent une autre voie, celle des Mujina, des hors-la-loi insaisissables qui évoluent en marge du système et interrogent ses contradictions les plus profondes.
Dans ce premier tome, Asano nous en fait rencontrer deux, diamétralement opposées dans leur manière d’assumer leur statut. L’une choisit d’exister pleinement, s’exposant avec fierté sur les réseaux sociaux, transformant sa marginalité en arme médiatique et en affirmation identitaire. L’autre, Ubume, doyenne des tueuses à gages, opte pour la discrétion absolue. Légende vivante, elle agit dans l’ombre, se tenant à distance du tumulte et de la mise en « lumière numérique ». Ces deux femmes incarnent deux façons de survivre et de résister : l’éclat public et le retrait silencieux. Mais toutes deux possèdent une puissance guerrière qui s’exprime dans des séquences d’action superbement chorégraphiées, rappelant que dans cet univers, la violence est non seulement omniprésente, mais presque banalisée.
Ce contraste entre visibilité et clandestinité reflète parfaitement l’ambivalence du monde créé par Asano. Le Japon qu’il dessine n’est pas totalement étranger : il s’agit de la prolongation logique — et terrifiante — de problématiques bien réelles. Le vieillissement de la population, l’obsession de la productivité, la surveillance sociale, la dérive technocratique, la culture de l’instant et la mise en scène permanente via les réseaux : tout cela existe déjà dans notre quotidien, mais Asano pousse chaque curseur jusqu’à son point de rupture. Le résultat est un miroir déformant, mais terriblement cohérent, où la morale semble avoir perdu tout repère.
Découvrir Mujina après des œuvres comme Solanin ou PunPun a de quoi surprendre, mais dans un registre différent — et pas si éloigné de Dead Dead Demon — la brutalité, la froideur mécanique du système, la violence parfois dérangeante montrent un Asano plus provocateur, plus nihiliste que jamais. Certaines scènes interrogent, déroutent, voire choquent. On se demande où va l’auteur, quelles sont ses intentions derrière cette noirceur assumée. Mais c’est précisément là que réside la force d’Asano : dans sa capacité à diviser, à pousser la réflexion, à susciter autant l’admiration que la gêne. Chacun de ses titres offre au lecteur une expérience de lecture unique et profondément personnelle.
Graphiquement, le tome est d’un niveau remarquable. Grâce au moteur Unreal Engine, le même utilisé pour les jeux vidéo, il nous offre des doubles pages imposant immédiatement une atmosphère dense, presque suffocante. Chaque environnement, chaque visage, chaque mise en scène des combats témoigne du travail incroyable accompli : la maîtrise visuelle d’Asano est monstrueuse. Il alterne avec habileté contemplation et intensité, créant un rythme nerveux qui peut parfois submerger, mais jamais indifférer.
En somme, ce premier volume de Mujina frappe fort. C’est une œuvre ambitieuse par ses thèmes, dynamique dans sa narration et provocante dans sa manière d’exposer le pire de nos travers. J’ai très hâte de voir si les tomes suivants sauront maintenir l’équilibre entre spectacle et profondeur, mais quoi qu’il en soit, j’en serai !
|
Envie d’en découvrir plus ? Rejoignez-moi sur Instagram pour des chroniques exclusives !
