Karakuri Circus
Le sourire est l’une des expressions les plus puissantes qui existent. Savoir sourire peut tout changer, que ce soit pour soi ou pour les autres. Sincère, espiègle, mesquin, trompeur… autant de possibilités que de sentiments, tout cela avec un simple rictus. Qui aurait pu croire qu’un manga entier tournerait autour de ce sujet pendant autant de tomes sans jamais faire perdre haleine à son lecteur ?
Karakuri Circus est ce genre de manga, le genre qui parle… du sourire. Mais pas de celui qu’on croise tous les jours — non, celui qu’on s’arrache des tripes face à la mort, aux pertes, aux souvenirs, aux pires aspects de l’humanité. Ici, chacun des personnages sourit pour se sauver ou pour sauver les autres. Un sourire, oui, mais pas un sourire facile.
Au cœur de ce titre, et durant 26 tomes d’une édition incroyable proposée par Meian, on explore un pur shōnen de combat, mais cette fois bien loin des habituels Dragon Ball, Naruto et compagnie. Kazuhiro Fujita réussi avec Karakuri Circus à mixer avec malice une armée maléfique d’automates, des héros marionnettistes, du kung-fu, de la science-fiction, de l’amour, de la passion, de la tristesse, du burlesque et du tragique, mais toujours avec la volonté de faire garder le sourire.
On y suit Masaru, un jeune enfant d’une dizaine d’années, totalement brisé par la maltraitance de sa famille, la perte d’une lueur d’espoir l’ayant conduit à la terreur. Cependant, brisé mais pas résigné ! Il sera accompagné de Shirogane, une adolescente de 16 ans, façonnée depuis sa plus tendre enfance pour n’être qu’un outil, au point qu’elle est persuadée de ne pas avoir d’émotions. Tous deux vont croiser la route de Narumi, un mec totalement barré qui va leur apprendre à sourire, et surtout leur apprendre la valeur du sourire. Tous trois sont des abîmés de la vie. Rien ne leur a été épargné avant le début de notre histoire, et rien ne leur sera épargné tout au long du récit.
Masaru sera la cible de sa famille, qui souhaite récupérer son héritage. Shirogane deviendra sa garde du corps en raison du lien qu’elle possède avec le grand-père de ce dernier, et grâce à ses talents de marionnettiste. Quant à Narumi, c’est le pauvre type qui n’a pas de chance : déjà gravement malade, il se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment et, plus l’histoire avancera, plus il s’engagera sur un chemin sombre.
Durant tout le récit, on assiste à des événements déchirants et bouleversants où chacun de ces personnages s’efforcera de sourire. Et c’est sur ce point que Karakuri Circus sort du lot ! Il arrive à retranscrire chaque émotion, chaque idéologie ou sentiment en combats violents et bien concrets. Alors oui, le manga a quelque peu vieilli et cela se ressent : on y retrouve quelques clichés sexistes, des motivations parfois creuses, et des errances un peu longues sur certains arcs, mais dans l’ensemble, c’est extrêmement bien fait.
Dans Karakuri Circus, ces combats sont au centre de tout. Encore et encore. Mais ces combats ne sont ni plus ni moins que les traumatismes de nos héros, prenant la forme d’ennemis qui sont en réalité des reflets de leurs propres peurs. Les êtres chers disparaissent, trahissent, se brisent. À travers des centaines d’années de guerres, de pertes et de cycles sans fin, le récit s’élargit et offre au lecteur une ampleur rarement égalée.
Nos trois héros vont se retrouver séparés, chacun avec ses motivations. Ce plan large permet au lecteur de voir le monde et l’impact de tout ce qui nous est raconté. Un peu à l’image d’un focus de caméra — plan large, plan rapproché — l’auteur fait des zooms avant de revenir sur le monde et les héros, recentrant parfois le récit sur l’évolution d’un personnage en particulier. On voit ces destins croisés avec des personnalités uniques, qui vont évoluer et ne pas cesser de diverger les unes des autres. Certains vont s’élever, d’autres sombrer, d’autres accepter — et pas toujours dans le même ordre, ni ceux que l’on croit.
La force de cette évolution, c’est le fil rouge de l’histoire : le Zonapha, une maladie qui ne tue pas, mais qui empêche de respirer et fige la personne dans un cycle de douleur incroyable. Une sorte de gaz hilarant du Joker, mais en pas drôle. Répandue par la troupe d’automates maléfiques du Cirque de Minuit, cette idée simple pourrait sembler n’être qu’un gimmick, mais elle est tellement bien exploitée qu’elle devient le moteur et la motivation de tous les personnages de Karakuri Circus.
À partir de ce fil rouge se tisse tout un univers mêlant, comme je vous le disais, de nombreuses influences. Du Japon à la France, la Bretagne même, en passant par le Sahara, l’espace, la Bavière, on voyage, on découvre les culturestournant autour des marionnettes, des automates, les tenants et les aboutissants de cette histoire. De l’amour à la haine, chacun ne cherche qu’une chose : le bonheur.
Mais trouver le bonheur, ce n’est pas aussi simple qu’un sourire. Pourtant, dès le premier chapitre, face à un Masaruterrifié et figé, Narumi lui dit cette phrase qui restera gravée :
« Si tu as besoin d’aide, appelle à l’aide. Si tu es en colère, dis-le. Bats-toi, lutte, fais ce que tu peux. Et si rien ne marche… eh bien, tout ce qu’il te reste à faire, c’est sourire. »
Et c’est ce sourire-là — vrai, sincère, forgé dans la douleur et les souvenirs — qui fait toute la magie de Karakuri Circus.
Un sourire, même cassé, peut changer une destinée. Il faut savoir l’accepter.
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