Chroniques Comics : Bonjour, Jean-Michel. Pouvez-vous retracer pour nous votre parcours dans le milieu du comics ?

Jean-Michel Ferragatti : Pour l’instant mon expérience sur la B.D c’est avant tout les chroniques sur Comic Box, qui découlent d’un premier fanzine extrêmement confidentiel que j’avais réalisé, appelé Continuum. J’avais un public de 20/25 personnes, principalement des amis ou des gens du milieu de la B.D que j’avais rencontré, parmi lesquels Xavier Fournier.* Du coup, il m’a proposé de transposer mon fanzine sur un format web au sein de Comic Box.

Je suis surtout un passionné de bandes dessinées, et de super-héros, depuis longtemps, ce qui m’a conduit à écrire l’Histoire des Super-Héros, ainsi que Centaur Chronicles.

C.C : Comment et pourquoi vous est venue l’idée de votre livre, L’Histoire des Super-Héros ?

J-M F : J’ai toujours collectionné les bandes dessinées de super-héros depuis mes huit ans. Soit quasiment toujours. J’en étais arrivé à un point où je possédais presque tout ce que je connaissais de Marvel et D.C. J’habitais à l’époque à côté de Dans la Gueule du Loup, une librairie spécialisée dans la B.D, dont je connaissais bien le propriétaire. C’est lui qui m’a appris que les super-héros n’existaient pas que chez Lug ou Aredit, et qu’ils étaient publiés depuis bien avant les débuts de la B.D de super-héros avec Fantask en 1969. Il m’a montré des Journal de Spirou avec des aventures de Superman à l’intérieur, retitré “Marc, l’Hercule moderne”, publiés en 1939. Reconnaissant très bien Superman, j’ai commencé à m’intéresser au sujet et à collectionner. L’instinct du collectionneur étant ce qu’il est, je me suis axé là-dessus.

J’ai ensuite découvert Golden Colors, un fanzine édité par Éric Vignolles au début des années 90, traitant de ce sujet de manière un peu plus poussée. À partir de là j’ai commencé à produire Continuum dans un but “patrimonial”, au sein duquel je reproduisais les couvertures et résumais les épisodes, tout en commentant les trucs un peu “bizarres”. Et ce sont ces bizarreries qui se sont transformées en une chronique partant de l’apparition de Superman. Et nous en sommes actuellement à la 330ème, vers 1971/72. C’est ce qui a conduit à ce livre [l’Histoire des Super-Héros], les gens demandant de plus en plus quand sortirait une copie papier. J’ai donc commencé à caresser l’idée d’un livre et avais présenté un premier jet à des éditeurs, qui n’était pas intéressés. Lorsque le livre sur Kirby est sorti, j’ai écrit à Frédéric Stockman de Neofelis Éditions, en le félicitant, et en lui parlant de mon projet. Il m’a recontacté et je lui ai envoyé le manuscrit, ce qui a conduit à la naissance du livre chez Neofelis.

C.C : Le financement participatif, c’était une nécessité ou un choix ?

J-M F : Ce n’est pas une nécessité. Neofelis étant une petite structure, le financement participatif permet plusieurs choses. D’abord, avoir une caisse de résonance, pouvoir le partager sur les réseaux sociaux, etc. Ça permet d’avoir une action marketing plus simplifiée et ce premier financement permet de “prendre la température”. Si 150/250 personnes souscrivent, la campagne est intéressante. C’est [le financement participatif] plus un outil qu’autre chose. Les contreparties inédites à la campagne sont un moyen de choyer les fans, ce qui est sympa pour eux comme pour nous.

C.C : Comment est-il possible de réunir une telle quantité d’informations éditoriales sur des publications vieilles de plus de cinquante ans ?

J-M F : C’est le résultat de quinze ans de travail. Il n’y a pas de secret : il faut lire énormément. J’ai lu beaucoup de fanzines Américains dont certains fournissant les témoignages de lecteurs de l’époque, voire de gens ayant travaillé chez les éditeurs, tels que Bernard Trout de Sagédition. Deuxièmement, nous sommes assez peu à nous focaliser sur cette partie de l’histoire du comics, du coup on se parle beaucoup, et beaucoup de choses passent par ce canal. Au fur et à mesure, par le biais de ce réseau, on recueille de nombreuses informations qu’on recoupe, pour passer du stade du “on-dit” à l’anecdote vérifiée. Avec la précaution à donner à la mémoire des gens vingt, trente ou quarante ans après. C’est ensuite un travail de sa propre mémoire, pour ordonner les choses et s’en rappeler. Je suis universitaire de formation, ce qui me permet de travailler sur le formatage de la pensée, l’organisation, puis de dérouler tout ça à travers les chroniques, puis le livre.

C.C : Avez-vous eu l’opportunité de rencontrer certains des auteurs cités ?

J-M F : Non, aucun. À par Jean-Yves Mitton qui nous a fait l’honneur de réaliser la couverture. J’ai rencontré beaucoup de gens qui les avaient rencontrés. Ensuite il y a beaucoup d’ouvrages de référence.  Malheureusement ils [les auteurs] sont quasiment tous morts. La démarche éditoriale et patrimoniale des fans Français a eu lieu beaucoup plus tard que chez les fans Américains. Dès 1960 aux États-unis, les fans se sont intéressés à Jack Kirby, Bob Kane, Bill Finger, etc. Les gens ont commencé à s’intéresser à ça dans les années 80/90 chez nous, et malheureusement certains étaient déjà décédés. Du coup des choses sont perdues, mais on a essayé de rassembler le plus de choses possible.

C.C : Une suite est prévue. Où en êtes-vous ?

J-M F : Le plan est terminé, ainsi qu’une centaine de pages du premier jet, comprenant les images et l’index. Je pense finir le premier jet avant la fin de l’année. Il y aura ensuite une très grosse phase de relecture et je tiens à rendre hommage à Céline, ma relectrice, qui a énormément apporté au livre. Il y aura ensuite la maquette à finaliser. Du coup, Neofelis voit plutôt une sortie fin 2017 début 2018.

C.C : Toujours en financement participatif ?

J-M F : Sans doute, mais ce n’est pas sûr.

C.C : J’ai remarqué que de plus en plus d’ouvrages sur les super-héros et leurs origines sont publiés. Y voyez-vous une sorte de reconnaissance du medium ? La reconnaissance du genre “comics” au sein du 9ème art ?

J-M F : Je pense que c’est plus compliqué que ça. Ces livres sont faits pas des passionnés. Des gens qui font ça parce qu’ils aiment ça, et aussi parce qu’il n’y en a pas eu beaucoup de faits. Je ne crois pas que ce soit une reconnaissance du comics. Les éditeurs sont des petites structures, mis à part le cas particulier de Xavier Fournier ou “Mes Années Strange“, plus généraliste et s’inscrivant dans une série. Lorsque j’ai présenté mon ouvrage, les éditeurs m’ont donné un refus poli, du fait de la complexité à vendre ce genre de livre.

Après, il commence sans doute à y avoir une reconnaissance du public, ce qui est autre chose. Les films [de super-héros] ont touché un public qui s’y intéresse et va parfois plus loin.

C.C : Votre nomination pour le prix “Papiers Nickelés” SoBd est-elle un aboutissement ?

J-M F : Ça a déjà été une surprise. Je l’ai appris par hasard sur internet. Je ne sais pas si c’est un aboutissement, mais c’est un vrai plaisir. On avait prévu de venir à SoBD avec Frédéric, Neofelis ayant été lauréat du prix l’année dernière avec la biographie de Kirby par Jean Depelley. J’ai présenté l’ouvrage a certains membres du jury et la réception était plutôt bonne. Si par hasard ou miracle j’ai le prix, je verrai peut-être ça comme un aboutissement. En attendant, ça fait vraiment plaisir.

C.C : Parlons de votre autre projet en cours : Centaur Chronicles. Comment vous est venue l’idée de “déterrer” ces héros ?

J-M F : À travers l’Histoire des Super-Héros. Certains de ces personnages ont été publiés en France entre 1940 et 1946, donc même après la faillite de l’éditeur Américain en 1942. Ayant une approche exhaustive je me suis demandé qui étaient ces personnages. Ça n’avait quasiment jamais été étudié en France. Le journal photographique de Gerber présentant beaucoup de couvertures de Centaur m’a été utile, puis j’ai récupéré de l’information, fait des fiches personnage, des chroniques.

Quasiment tous les titres Centaur sont disponibles en téléchargement libre sur Digital Comics Museum et j’ai commencé à lire leurs aventures, de bonne qualité pour l’époque. J’aime le Golden Age et ce sont vraiment de bons comics. Petit à petit, j’ai trouvé un lien commun à ces personnages. Qui est évident même s’il n’existe pas en tant que tel dans les épisodes. Je me suis alors dit qu’on pourrait imaginer un univers partagé, une continuité. On a commencé à penser à un projet à plusieurs, notamment avec Reed Man, qui devait en être le dessinateur et a fait une cover et une première planche, mais n’a pas pu continuer pour raisons de santé. N’étant pas un artiste de formation, je me suis néanmoins collé au scénario, en ramant. Une fois le scénario complet, on s’est lancé dans une première tentative avec Fred Grivaud, publié par J.F.C dans L’Age d’Or des Comics numéro 5 et Centaurus numéro 1. Pour diverses raisons Fred s’est retiré du projet et j’ai rapidement contacté Marti. Après avoir refusé au départ du fait d’un emploi du temps chargé, nous nous sommes rencontrés à la PCE 2014, et après lui avoir présenté le projet il m’a dit “banco”. Et c’est parti comme ça. Reed Man [présent à nos côtés durant l’interview] nous a fait l’amitié de lire, coloriser et restaurer les planches, ce qui a conduit à cet ouvrage.

Nous sommes contents du résultat et l’imprimeur a fait du beau travail.

C.C : Pourquoi encore des héros du Golden Age ?

J-M F : Ces personnages ont un gros potentiel. Ils ont été, et sont toujours, dessinés par de grands artistes. Marti fait un travail extraordinaire. Ils sont réapparus dans 2/3 trucs à droite ou à gauche, dont on s’est fortement éloigné, que ce soit les Protectors de Malibu ou Project Superpowers d’Alex Ross. C’est vraiment un truc à part avec un mécanisme scénaristique bien à nous. Il aurait été dommage de les laisser végéter dans les limbes.

C.C : En utilisant des personnages libres de droits, tout comme Dynamite, vous inscrivez-vous dans une démarche complémentaire ? Concurrente ?

J-M F : Les démarches sont différentes dans le sens où Dynamite essaye de faire un effet de masse. Ils prennent beaucoup de personnages d’éditeurs différents. Nous avons pris le parti de se centrer sur un éditeur, Centaur Publications, et de ne pas ressortir que les personnages iconiques. J’ai identifié soixante personnages qui, au fur et à mesure des quatre Tomes, seront vus énormément pour certains et petitement pour d’autres. Cela nous permettra, si tout va bien, de développer des aventures de genres différends sur ces personnages. Ce qu’il y a de bien chez Centaur, c’est qu’il y a du policier, de l’espionnage, du western, de la fantasy, des séries cosmiques… Tout le spectre de ce qu’on aime chez Marvel ou DC. Ce qui fait aussi notre différence est que Dynamite produit des séries d’action, avec énormément de batailles, les personnages restant des archétypes peu fouillés psychologiquement. Certains s’éloignent aussi fortement de leur personnage d’origine. Nous avons fait différemment avec un peu d’action, mais pas tant que ça dans le premier Tome. Nous essayons d’installer les personnages et de les caractériser en utilisant fortement leurs aventures de l’époque. Lorsqu’un épisode moderne fait écho à un épisode ancien, nous retrouvons dans l’épisode moderne à la fois le personnage, mais également la profondeur : son pouvoir, ses actions. Nous restons très cohérents et avons changé très peu de choses. Nos changements sont très légers. Sans critiquer Dynamite, nous sommes respectueux, à la lettre, du personnage. J’ai fait des fiches de personnages, et les connaît.

La version numérique de Centaur Chronicles, en préparation avec Pierre Bisson, mon maquettiste, contiendra peut-être des bulles de commentaires faisant écho aux parutions précédentes. Il y a énormément à dire sur ces comics et ces personnages et certaines choses ont parfois besoin d’être explicitées. À défaut de masterclass à Angoulème, on va le faire par nous-même [rires]

C.C : Amazing Man a déjà été relancé par un éditeur indépendant, Gallant Comics. Avez-vous lu leur production ? Si oui, que vous a-t-elle inspiré ?

J-M F : Je l’ai feuilletée et c’est différend déjà au niveau du dessin et de l’action. Bien que nous aurons beaucoup d’action dans le quatrième Tome, qui est le climax de la série. Je trouve encore une fois que les personnages manquent de subtilité. Là encore les personnages sont mélangés, il n’y a pas que du Centaur. Ce sont des personnages iconiques et notre démarche est de faire ressortir aussi les petits personnages que tout le monde a oublié. L’un des personnages importants du premier Tome est Jack Bannister, qui est l’acolyte de The Eye. D’ailleurs, ne serait-ce que ressortir The Eye, personnage extrêmement compliqué, nous rapproche des publications Centaur. Nous souhaitons développer les personnages sur la longueur, en ancrant ces personnages dans le réel.

C.C : Vous mélangez des rééditions et des créations originales dans ce volume, pourquoi ?

J-M F : Nous ne pouvions pas entreprendre la démarche citée plus haut qu’avec de nouveaux épisodes. Il fallait forcément montrer pourquoi ils [les personnages] agissent comme ça. Ça aurait été très compliqué dans une intrigue assez rapide pour les épisodes modernes, qui s’enchaînent sans trop de temps morts, d’installer des choses. On considérait qu’il était important que les épisodes originaux soient vus pour mettre en lumière le travail des artistes originaux, parmi lesquels se trouve quand même Bill Everett. Du coup, la difficulté scénaristique a aussi été de faire des renvois qui permettent au lecteur, en lisant l’épisode moderne, de se poser la question et d’avoir la réponse dans les pages suivantes, en alternant moderne et ancien.

C.C : Porter la casquette de scénariste, c’était votre but ?

J-M F : C’est plutôt un concours de circonstances, ce n’était pas le but. Mais à un moment, en portant  le projet j’ai fait beaucoup de choses dont un gros travail sur ces personnages. J’avais en tête des choses que je ne pouvais pas demander à un scénariste d’écrire en lui disant ensuite “c’est pas ça que je voulais”. Ça s’est alors imposé d’une manière presque naturelle, mais ce n’était pas le but au départ et je ne suis pas encore super à l’aise. Après je me suis renseigné sur le travail de scénariste et c’est comme tout, ça vient en marchant, et ça va se poursuivre sur les prochains Tomes. Le Tome deux est d’ailleurs en cours de production, et la moitié de l’album est déjà faite. La partie épisodes modernes est encrée. Il reste à faire la couleur et la restauration des épisodes anciens par Reed. On a une cinquantaine de pages de faites et ça devrait aller assez rapidement. On espère sortir le deuxième Tome assez rapidement, toujours en financement participatif.

C.C : Peut-on espérer vous voir sur des salons ou en dédicace en librairie ?

J-M F : Mis à part le SoBD [terminé à l’heure où vous lirez ces lignes], nous irons à Angoulème, puis au Festival de la B.D de Puteaux. Nous allons essayer d’aller au Festival Comics d’Igny, dans un petit village assez sympa, et sans doute au Comic Gone à Lyon. Nous allons beaucoup tourner, dans toute la France. Ce sera aussi l’occasion de rencontrer les lecteurs de Centaur Chronicles.

 

*Rédacteur en chef de Comic Box

Catégories : Interviews

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