Carbone & Silicium

Carbone & Silicium

Rien ne sera jamais plus comme avant…

Quel étrange moment vivons-nous, autant dans la réalité que dans cette œuvre… Aujourd’hui difficile d’écrire ces quelques lignes au sujet de Carbone & Silicium, cette brève page, qui a l’image de notre humanité sera individuelle, mais qui a l’échelle de la planète et de son temps sera connectée.

Depuis plusieurs jours, le nouveau titre de Mathieu Bablet est disponible. Très attendu après le succès de Shangri-la, Carbone & Silicium est au rendez-vous : la qualité, la douceur, la dureté, le réalisme, l’amour, la passion, le dégoût, tout ça mélangés. Un futur succès a n’en pas douter.

C’est en prenant le temps, hors du temps justement, que j’ai apprécié cette œuvre. En grande pompe sur les réseaux, les gens, tout le monde, n’avaient que ce titre à la bouche et au clavier. Pourtant, du temps c’est ce qu’il faut pour apprécier, appréhender, découvrir, réfléchir ; durant un weekend, puis une semaine, ou deux, ou plus, tout dépend le temps dont vous aurez besoin. Le temps aussi au nombre de lectures nécessaires pour être touché par un sujet, ou deux ou tellement plus encore.

C’est comme ça que j’ai décidé de parler de ce titre. Au même rythme que C&S naissent, découvrent, grandissent, avancent et traversent le temps.

Le temps c’est aussi à mon sens le juste remerciement que mérite Mathieu Bablet, qui après 4 ans de travail nous offre ce bijou. Un livre du plus bel effet, avec tout le savoir-faire que l’on connaît au label 619. Même format que ces précédents, dos toilé, un objet intemporel, un objet que l’on aime contempler, tout comme cette œuvre vraiment hors norme.

J’en parle au tout début, avec ce titre où l’humanité individualiste est mis à défaut, Mathieu Bablet ne fait pas une simple critique. De nombreux sujets y passent, que ce soit les valeurs sociales, sensorielles, virtuelles ou réelles, le monde tel qu’on le connaît, celui d’avant ou celui que l’on voit arriver.

Ce futur qui ne pourra jamais être « amélioré » si personne ne fait l’effort d’unité, mais qui à la fois laisse un espoir joyeux,  froid et doux en même temps ; engagé ou libéré, à chacun de choisir son positionnement. On se laisse porter et le lecteur est un peu comme cet élève lors d’un exposé d’école, Mathieu Bablet nous propose son intro, ses questionnements, les problématiques et c’est au lecteur d’en faire une synthèse, sa synthèse. Et le moins que je puisse dire c’est qu’il ne nous laisse pas la partie la plus facile !

 

Carbone & Silicium sont deux robots, ou plutôt deux intelligences artificielles injectées dans deux robots à la durée de vie pré-programmée, obsolescence programmée direz-vous… Cette durée de vie est fixée à 15 ans. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’Homme ne voit pas plus loin que le bout de son nez et que malgré toute l’Histoire et l’expérience qu’il emmagasine, il n’apprend jamais vraiment. De fait, la création de ces IA est à son image : contrôlable, et surtout, moins intelligente que lui ! Du moins en théorie !

Ici, Mathieu Bablet prend réellement le temps de mettre en place l’introduction de ses IA et aussi la relation avec leur créatrice, avec un côté maternel très présent. La preuve en est, dès le début, avec la petite altercation au début avec Carbone qui est appelée par le prénom de la fille Noriko, on voit qu’elle y a mis beaucoup d’elle.

Ces IA plus proches de l’être humain que du robot ne sont pas là par hasard. D’ailleurs pourquoi sont-ils là ? Si humain alors que les humains eux se déshumanisent de plus en plus ? Justement pour remplacer les humains pour les tâches ingrates ou qu’on juge insignifiantes et qui mériteraient quelques gifles tellement l’égoïsme et l’individualisme sont présents de nos jours. Il suffit de prendre un exemple simple : pendant notre période de confinement, les gens ont applaudi tous les soirs à 20h les soignants et autres personnes qui œuvraient/oeuvrent sans relâche pour que les riches petits tr** du c** soient dans leurs canapés à râler parce qu’il ne touchaient pas leurs salaires intégralement. Mais dès que le confinement a été levé, les applaudissements ont vite cessé et rien n’a changé !

 

Le constat est le même dans Carbone & Silicium. L’humanité est le problème, l’être humain aussi, vous en doutez ? Même les robots, sous couvert d’humour, les taclent dans les premières pages. Lorsque Noriko demande d’exprimer leurs premières pensées, ils répondent : « l’humain est le vrai problème », mais rassurez-vous, c’est pour rire. Enfin peut être que oui, peut-être que non.

Comme je le disais, C&S a une longue introduction. Mathieu Bablet nous fait suivre l’évolution des deux IA, sentimentalement, émotionnellement, technologiquement également. L’émerveillement de ces deux IA nous émerveille également, mais nous rend à la fois nostalgique et perplexe. La chute de la civilisation, son effondrement est visible aujourd’hui et dans cette œuvre on va la voir arriver d’une façon fictionnelle et pourtant pas si impossible que ça. On parle d’IA et de robot dans une BD à l’heure où, dans la réalité, des essais sur le neuralink sont réels. La question est intemporelle mais où est la limite entre SF et réalité ? À vous d’en juger, mais C&S nous offre une vision pas si impossible que ça.

C’est justement à la fin de cette longue introduction qu’un petit twist a lieu. Nos deux IA vont se retrouver séparées lors de leur visite du monde extérieur. Émerveillés, bousculés par toutes ces émotions qui se mélangent, et la curiosité naît ! C’est donc là que nos 2 IA vont décider de fuir et d’explorer le monde. S’en suit une course poursuite avec quelques références pop culture très bien vues. Quitte à être H24 connecté, pourquoi ne pas s’en servir pour se sauver ? C’est donc parti pour le téléchargement d’extraits de course poursuite avec de belles références, pour ne citer que quelques trucs on y retrouve du MAD MAX Fury Road, Matrix ou encore Break Point, sans rien forcé, tout est fluide et les amoureux des détails apprécieront grandement.

 

Qui dit twist dit évènement. C’est ici que Carbone & Silicium vont être séparés. On va donc suivre la trame narrative autour de ces 2 IA durant 300 ans. 300 ans au cours desquels ils seront les témoins de l’effondrement de la planète et de la civilisation mais avec chacun leur vision et leurs émotions, leurs envies.

Les émotions c’est justement ce qui va rythmer le récit. Carbone favorise l’enracinement et les liens sociaux concrets alors que Silicium va préférer découvrir et parcourir le monde en solitaire. Je vous le disais, le lecteur est seul décisionnaire du parti à prendre, si parti à prendre il y a, qui a tort, qui a raison, c’est à vous de faire votre choix, à interroger le sens de l’existence. Individu, espèce, en groupe, solitaire peu importe. Je doute qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises réponses, et c’est justement là qu’est la force du titre, de nous faire réfléchir.

D’ailleurs ce sont des questionnements qui perdurent tout au long du récit, notamment avec la forte ambiance hindoue et bouddhiste, autour des « réincarnations » de Carbone ou des discours tenus par Silicium. Évidemment je n’irai pas beaucoup plus loin que ce petit encart car mes connaissances sur ces cultures sont vraiment limitées, mais de ce que j’ai pu lire j’en ai trouvé des parallèles très proches.

 

Cette « réincarnation » nous est expliquée avec une vison plus technologique, plus contemporaine,  à savoir les corps que Carbone « utilise » ont une date de limite de vie de 15 ans ; de fait tous les 15 ans elle doit téléporter sa conscience dans un nouveau corps pour continuer d’exister là où Silicium lui préfére bidouiller et hacker son corps, le rafistoler tant bien que mal pour ne perdre aucune seconde. Il gagne en indépendance au détriment du temps perdu par son téléchargement dans un nouveau corps qui engendre d’autres « aléas ». Carbone change tous les 15 ans de vie : nouveau corps, nouvel endroit, nouvelle culture, ce que fait passer Mathieu Bablet c’est que peu importe le corps, le sexe, la couleur de peau, il n’y a, à aucun moment un jugement, uniquement un beau message positif.

La seule constante et le rendez-vous tous les XX années planifié entre C&S. Malgré la douleur et le sentiment d’abandon que ressent Carbone, c’est un peu une sorte de lien indéfectible, un « suis-moi je te fuis » que vive les deux IA différentes et à la fois si semblables. Lors de ces rencontres, certains points sont largement mis en avant, et si vous aussi vous voyez en la politique des tocards incapables d’apprendre du passé et plus occupés à se remplir les poches qu’à œuvrer pour le bien commun, vous allez être servis. Les discours que tiennent les deux IA sur l’effondrement de la civilisation, bien aidés par les choix plus que douteux des hommes, n’ont pour résultat que ce qui nous est livré sur les planches. La terre vit ces derniers instants et au travers de nos deux IA on la voit mourir et on l’accompagne. Créés au départ pour aider les personnages âgées vivant de plus en plus vieux, C&S vivent de plus en plus vieux pour accompagner les derniers jours de la grande bleue.

Vous le verrez tout au long du récit, il y a des références à l’actualité plus ou moins récente, à peine déguisée parfois, mais forte en sens souvent ! Que ce soit une référence à Aylan et la photo qui a choqué, où la gestion de l’immigration par les politiques rien n’y est épargné. Le profit de la société à l’origine des robots, la prise de pouvoir par des gros encore plus grands, le monopole commercial et technologique, le contrôle de la vie privée et du 100% connecté, chaque thème, chaque note sonne juste.

Le postulat de départ est très simpliste mais son développement est extraordinaire. Le miroir avec notre société est si fort que vous ne pourrez que réfléchir à ce qu’il en est actuellement.

 

Pour finir de vous convaincre et vous montrer à quel point cet œuvre est puissante, il faut parler du dessin, parce que oui, Mathieu Bablet fait partie de ces génies de la BD actuelle. Ses pages sont magistrales, remplies de détails.

Elles permettent aussi de voir cet effondrement qui au fil des années, laisse visible les stigmates de la civilisation humaine,  à sur exploiter la planète,  à sur-polluer, mais pas uniquement la planète. On y voit avec dégoût le reflet de ce qui est aujourd’hui notre quotidien, la discrimination, le jugement et le semblant de pouvoir de divers petits groupes individualistes. C’est fort, c’est beau, c’est dur, c’est doux, c’est de l’amour.

Si au départ C&S glisse un gentil petit tacle en nous disant que le problème est l’humain, à la fin de cette BD, ce n’est peut-être plus tellement une blague.

Mais même sans cela, nous ne reviendrons jamais à « la normale ».

Rien ne sera jamais plus comme avant.


 

  • Titre : Carbone & Silicium
  • Nombre de pages : 277pages
  • Editeur : Label619
  • Collection : Carbone & Silicium
  • Langue : Français
  • ISBN-13: 979-1033511960
  • Prix : 22.90€

 

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