Nous voila arrivé au terme de nos interview de la Comics Zone du TGS avec Thierry Mornet, grand Monsieur du paysage comics Français, a qui nous devons Le Garde Républicain, mais aussi Walking Dead, Spawn etc… Je tiens a le remercier pour son temps sa bonne humeur. Un moment très agréable.

[ – INTERVIEW THIERRY MORNET – ]

Mornet

Photo par katchoo

Chroniques Comics : Bonjour, Thierry, peux-tu nous parler de ton travail et de ta carrière ?

Thierry Mornet : Bonjour. Alors tout a commencé à l’ère des dinosaures quand un jour… Non je déconne ! Je vais passer ces années-là pour aller directement à l’essentiel, cela fait 20 ans que j’ai la chance de travailler dans le milieu de la bande dessinée et d’avoir développé au fur et à mesure une spécialisation dans l’adaptation des comics américains. Ça a commencé  avec le fanzine, chose que je ne renie pas du tout, bien au contraire, puisque j’ai été rédacteur et secrétaire de rédaction de « Scare » à l’époque.

« Scare » c’est le plus vieux support magazine dédié aux comics américains en France et qui existe toujours en version papier. J’avais découvert ce premier fanzine sur Paris, il était tiré à quelques dizaines d’exemplaires au début des années 80, et je suis resté lecteur depuis lors. À un moment donné j’ai commencé à envoyer des chroniques, des articles, des critiques qui ont été publiés, et c’était vraiment la première marche, ce qui, on pourrait dire, m’a mis le pied à l’étrier, à tel point qu’à la fin des années 90 j’ai été contacté directement par un éditeur qui s’appelait Semic, le repreneur historique des éditions Lug qui publiaient les Strange, Titans, Nova, etc..

En fait ils ont remarqué mon travail et m’ont demandé si je voulais venir m’occuper de leurs éditions et de leur catalogue. J’ai dû répondre « oui » en un quart de seconde et, pour l’anecdote, j’ai dû mettre 3 jours pour dire à ma femme que je quittais mon précèdent job. Pendant 6 ans je me suis occupé des éditions Semic, de la partie uniquement comics. Semic, ayant perdu les droits Marvel au profit de Panini, a su rebondir avec des parutions du catalogue Image  avec notamment Spawn, Wildcats, Savage Dragon et pas mal d’autres titres du genre. Suite à ça on a commencé à réimporter de manière plus importante des titres DC comics, et je me suis occupé, je dirais, de la migration des titres en kiosque, vers la librairie. C’était la création des Semicbooks.

Je préciserai aussi qu’avant l’expérience Semic j’ai également collaboré avec Panini, mais en tant que free-lance externe, je m’occupais d’une revue qui s’appelait Marvel le magazine. Puis j’ai aussi collaboré avec les éditions Bethy et je n’oublie pas Didier Passamonik qui était le responsable en charge de pas mal de titres de collection mainstream. Tout ça a permis de façonner les Semicbooks et de faciliter la migration de beaucoup de titres, qui n’existaient qu’en kiosque, vers un format librairie.

J’ai donc passé six ans chez Semic, puis on s’est séparé en mauvais termes, car on n’était pas d’accord sur pas mal de choses, et quand j’ai fait savoir que j’étais disponible, Guy Delcourt m’a contacté car il recherchait quelqu’un pour s’occuper du catalogue comics. J’ai accepté de collaborer avec Guy et ça fait maintenant plus de dix ans donc on peut dire que ça se passe bien, même très bien. En effet je peux dire qu’aujourd’hui Delcourt est le premier éditeur de comics en France avec quelques titres qui fonctionnent plutôt pas mal comme Hellboy, Spawn, qui est revenu avec moi si on veut, Star Wars aussi et surtout Walking Dead qui est devenu un vrai phénomène.

Chroniques Comics : Et c’est donc grâce à cet intérêt que suscite Walking Dead que vous lancez ce mois-ci Outcast de Robert Kirkman ?

Thierry Mornet : Ce que j’aime bien faire, ce n’est pas forcement travailler sur de grosses licences genre Marvel ou DC, mais c’est de travailler sur les univers d’auteur. Aujourd’hui travailler sur Hellboy c’est intéressant, parce que c’est grâce à la qualité du travail de Mike Mignola. Mais il ne fait pas seulement Hellboy, il travaille aussi sur plusieurs séries de PPRD. Même chose pour Éric Powell qui est l’auteur de Goon, quand il fait Chimichanga ou encore Big Man Plans qui vient tout juste de sortir chez Image (petite exclu qui sera publiée en 2016 chez Delcourt). Donc ce qui m’intéresse c’est de travailler avec les auteurs, de la même manière, pour revenir à ta remarque sur Robert Kirkman, on a aidé, en toute humilité, en France, à rendre cette série populaire, et elle marche extrêmement bien commercialement, ce qui fait que lorsque Robert travaille sur d’autres titres, comme Tech jacket, Invincible, Les Gardiens du Globe ou les Maîtres Voleurs, ce sont des titres qui assez naturellement vont être explorés, et là bien sûr notre gros lancement c’est Outcast, qui est une très très bonne série.

Chroniques Comics : Du coup on va continuer là-dessus, car le rapprochement se fait facilement entre Pannini représentant Marvel, Urban pour DC et Delcourt plutôt la partie éditeurs indés. Qu’est-ce que ça fait d’être le représentant de ces éditeurs en France ? Et comment fais-tu tes choix de séries ?

Thierry Mornet : Être éditeur c’est toujours en partie faire un peu des sélections de titres sur un choix personnel, mais pas seulement, parce qu’être éditeur ce n’est pas juste se faire plaisir sur les séries qui nous ont enthousiasmés. C’est tenter de trouver l’adéquation la plus objective possible entre faire rencontrer la qualité d’une série et les goûts du public français, du moins ce que l’on en perçoit. Mais être éditeur c’est souvent se tromper. L’important c’est surtout avoir raison dans 51 % des cas.

S’il faut schématiser, c’est un peu ça : on essaie de se tromper le moins souvent possible. C’est vrai que c’est plus simple quand on a la chance d’éditer une série avec un énorme potentiel commercial et un énorme succès public comme Walking Dead ou Star Wars, mais derrière il convient d’être toujours attentif et de ne pas forcément publier trop de choses en masse.

Personnellement, contrairement à mes petits copains cités toute l’heure, publier 15 titres par mois ça ne m’intéresse absolument pas pour deux raisons :

La première parce que le marché n’est pas forcement près à le supporter.

La seconde parce que j’estime qu’on ne peut pas s’occuper décemment de 15 titres tout en gardant la qualité de travail dans le bon sens du terme. Je pense que si on veut consacrer de l’attention à chacun des bouquins qui sortent chez nous, ça nécessite du temps, et un mois de travail pour sortir autant de titres, je pense que c’est difficile. On ne peut pas accorder, je pense, la même attention à 15 bouquins par mois qu’à 5, c’est un peu le rapport qualité/quantité.

Chroniques Comics : Toujours en parlant, d’édition tu vas devoir changer de casquette et nous parler du Garde Républicain, qui fait son petit bonhomme de chemin, avec le 1er numéro chez Wanga. Peux-tu nous raconter son histoire ?

Thierry Mornet : Le logo de Wanga figure sur le premier numéro en fait parce qu’Anthony Dugenest, qui pilote la structure, m’a filé un joli coup de main au début, et ça me semblait logique d’avoir ce retour d’ascenseur. Mais depuis le début c’est un projet qui est entièrement auto-édité, auto-publié et auto-financé donc il n’ y a pas vraiment de rôle de maison d’édition de Wanga ou de n’importe qui d’autre, c’est vraiment un projet que je mène à titre personnel et que je finance depuis plus de deux ans maintenant. C’est quelque chose que j’ai choisi de mener de A à Z afin de disposer du maximum de liberté de création, d’avoir la possibilité de travailler sur un perso 100% à moi, et de pouvoir travailler avec tel ou tel artiste. C’est un peu ce que permet le concept de personnage. Pour faire très simple c’est un Captain America à la Française, avec le côté patriotique qui défend les valeurs de la république mélangé avec le fantôme du Bengale pour la partie héritage, avec le passage de flambeau d’un personnage à l’autre. Dans ma mythologie du Garde, j’ai considéré que depuis la fin du 19è siècle, depuis l’émergence des valeurs républicaines, il y avait un Garde par génération. Et en parcourant l’histoire de France je me suis penché sur un personnage connu du grand public, le Marquis de Lafayette, qui était l’un des vecteurs principaux des valeurs de la république. Il est allé au aux États-Unis dans ses plus jeunes années, il avait moins de vingt ans quand il a pris le bateau pour rencontrer George Washington, Benjamin Franklin, tous ces types-là qui étaient en train de pousser  les valeurs de la république qui ont donné naissance aux États-Unis.

Il est revenu en France toujours porté par la volonté de prôner ces valeurs républicaines, mais il s’est heurté à un type, pas très porté sur ces valeurs-là, appelé Napoléon. De ce fait il m’est apparu que Lafayette est en quelque sorte le vecteur, le point zéro de ma mythologie, il est devenu le premier Garde Républicain.

Et depuis pour chaque génération, quelqu’un qui va défendre ces valeurs peut devenir le Garde Républicain. Ça peut être un homme, une femme, il n’y a pas de stéréotype, peu importe l’ethnie, l’origine, le Garde est un symbole, et grâce à ce concept, je peux travailler pour chaque époque avec un dessinateur différent. Comme Christophe Henin, qui lui travaille sur le Garde version années 70, Danny Rhodes qui lui bosse sur le Garde version contemporaine. Avec Nathan Legendre, on a travaillé sur ce tout premier Garde qu’est Lafayette, mais pas que… Vous verrez pourquoi en lisant… Chaque période me permet de travailler sur les forces graphiques de chaque dessinateur.

Chroniques Comics : Et puisque le Garde est ta création, tu n’as jamais eu envie de le proposer chez Delcourt ?

Thierry Mornet : J’essaie de ne pas confondre les choses. J’ai eu cette idée mais je ne suis pas un scénariste, je suis quelqu’un qui écrit des histoires, mais on ne peut pas dire que ça soit mon métier. Je ne suis pas éditeur parce que je suis un scénariste frustré, il y a des gens qui écrivent bien mieux que moi, des dessinateurs qui dessinent bien mieux que moi.

Moi je suis éditeur et chacun fait ce qu’il fait le mieux. Dans ce registre-là, comme c’est mon bébé, je ne me suis pas posé la question. Je souhaitais disposer de 100% des droits, mais plus encore je voulais 100% de liberté sur le personnage, et ça je ne le changerais pour rien au monde.

Chroniques Comics : Donc actuellement nous sommes au tome 4, sans compter les hors-série et numéros spéciaux. Peux-tu nous parler du dernier numéro à l’attention d’Orphéopolis ?

Thierry Mornet : En effet la série régulière compte 4 numéros, donc un 5ème à venir au mois de mai si tout va bien, plus les numéros hors-série. Et en novembre dernier, un premier numéro caritatif pour la lutte contre la mucoviscidose a vu le jour avec le collectif Zéf’hir de Brest. De plus, à la suite des événements survenus le 7 janvier, avoir un personnage appelé le Garde Républicain était une sorte d’évidence. Ce jour-là ce sont les valeurs de la république qui ont été touchées, alors qu’est-ce qu’un personnage comme le Garde Républicain pourrait faire ? J’aurais pu choisir de reverser les fonds à Charlie, mais ils n’avaient pas forcément besoin de moi pour continuer. Du coup en discutant avec un copain policier j’ai proposé l’idée de reverser à d’Orphéopolis l’intégralité des bénéfices de ce numéro spécial.

Chroniques Comics : D’accord, une belle initiative de ta part. Quant à nous, peut-on espérer voir la sortie du Garde en format TPB ?

Thierry Mornet : Oui, on a commencé à en parler avec les dessinateurs, mais plus qu’un TPB, ce qui serait intéressant c’est de regrouper les histoires du Garde en gros recueil par époque,

Par exemple nous avons déjà quatre histoires du garde des années 70 avec Christophe Henin. Avec Danny Rhodes on attaque la seconde, pour une version plus contemporaine du garde.

Chroniques Comics : Nous attendons ça avec impatience ! Du coup on te fait changer à nouveau de casquette, repassons côté Delcourt. On a découvert des titres comme Badass, Foxboy, comment arrives-tu à trouver les talents ?

Thierry Mornet : En fait, on espère quand on rencontre les gens, on perçoit un potentiel, on sent qu’il y a quelque chose d’intéressant, comme Christophe Henin par exemple que j’ai rencontré a un festival Star Wars il y a 3 ans. Il faisait des dessins humoristiques et il m’avait notamment présenté un projet qu’il auto-édite actuellement : »Semaines entre potes ». À un moment il me dit « mais moi je suis fan de Captain America », et comme dans ma tête j’avais en projet ce Garde Républicain, je lui ai dit « tu veux pas faire du Captain America, mais à la Française ?  Mais attention pour ça j’aimerais bien voir ce que tu sais faire en dessin réaliste. ». Donc on voit et on perçoit des choses qui nous permettent d’envisager un projet, et on a lancé ça. Danny Rhodes, par exemple, a connu le Garde via la page Facebook, et le contact est passé par internet. Il a d’abord fait quelques dessins, puis je lui ai proposé de se voir afin de discuter de ses centres d’intérêt et de lui proposer un récit qui colle à son talent. Et quand la collaboration se passe bien et que chacun y prend plaisir tout en développant ses capacités, c’est du pur bonheur,

Parfois par contre on se trompe, ça ne donne pas tout à fait ce que l’on attendait, mais parfois c’est comme avec du bon terreau, ça prend tout de suite.

Chroniques Comics : On a vu aussi que le Garde fait des team-up dans un univers partagé avec Strangers et Foxboy. Est-ce qu’on peut espérer en voir d’autres ?

Thierry Mornet : Oui oui, effectivement, on en parle avec Chris Malgrain qui lui, de son côté, écrit les Formidables. On a évoqué la possibilité de faire un cross-over, mais il faut trouver la forme et le contexte, il ne faut pas faire se rencontrer les personnages sous prétexte qu’ils doivent se rencontrer ! Mais il y a matière à trouver un récit à un moment donné, pour se faire plaisir, et puis, quand on bosse avec les copains, c’est toujours plus simple.

Chroniques Comics : On voit de ce fait de jeunes artistes français émerger, à voir récemment les campagnes Ulule comme Graffcomics et The Infinite Loop. Penses-tu que le french comics peut s’imposer ?

Thierry Mornet : Malheureusement je n’ai pas les réponses à cette question, et je n’ai pas de non plus de boule de cristal ! Comme je disais, être éditeur ce n’est pas tirer des plans sur la comète en espérant que les choses vont se passer comme on a prévu, on se goure souvent. Mais je me dis qu’y a une tendance à l’auto-création l’auto-édition et peut-être que c’est une des voies que la BD va prendre dans l’ensemble, au vu des difficultés que les artistes ont à vivre de leur métier, parce que ça devient compliqué économiquement. En revanche Les auteurs ont peut-être envie de s’exprimer de manière plus proche du comics et moins de la BD franco-belge traditionnelle car il sont influencé par ces moyens d’expression, ainsi que par le manga, ce qui donne un genre de fusion entre les trois styles Le french comics existe depuis longtemps, il n’y a qu’à voir le livre de Xavier Fournier qui est sorti il y a quelques années, on est assis sans le savoir sur un héritage exceptionnel. L’Histoire, la Seconde Guerre Mondiale notamment, nous a mis en délicatesse avec le genre super-héroïque. Mais, dans les années 80, on a tenté de faire du super-héros à l’américaine avec l’apparition de personnages comme Mikros ou Photonik. Cette génération, tout comme la mienne qui a été biberonnée aux Titans, Strange ou Nova, a envie de créer des choses dans le genre de celles avec lesquelles ils ont grandi.

Chroniques Comics : Et on arrive à la fin du temps imparti à notre entrevue, donc j’ai une dernière petite question. Quel serait le comics que tu emmènerais sur une île déserte ?

Thierry Mornet : Probablement V pour vendetta, que je conseille à toutes les générations.

Chroniques Comics : Merci beaucoup pour avoir accordé un peu de temps a Chroniques Comics, Bonne continuation sur le TGS et a très vite.

Bonus Time Lapse du Garde Republicain pas Christophe Hénin.