C’est lors du 21ème Paris Manga et Sci-Fi Show que nous avons pu rencontrer Fabrice Sapolsky pour un entretien bourré d’humour et de passion pour les comics.

Chroniques Comics : Bonjour Fabrice. Pourriez-vous vous présenter brièvement pour nos lecteurs ?

0sexgu4q-4e66580Fabrice Sapolsky : Bonjour. Je m’appelle Fabrice Sapolsky, j’ai 45 ans et je suis né à Paris. Je suis tombé dans les comics lorsque j’étais tout petit. Je ne suis pas vraiment de la génération Strange car c’est un magazine que j’ai découvert après les Artima. Ma première introduction aux comics a eu lieu par ll biais des pockets Artima D.C, Conan le Barbare et les Superman de Sagédition. Je ne lisais pas de Lug. J’ai commencé à lire des Lug vers 11/12 ans, ce qui fait relativement tard, mais je me suis rattrapé. Je ne suis pas un pur produit de Lug. Je n’ai pas lu Fantask, car je n’étais pas né en 1969 [date de sortie de la revue Fantask], et je me suis intéressé à Strange et Special Strange qu’après.

Finalement, dans les années 80, lorsque j’ai eu 15/16 ans, je suis rapidement passé à la V.O. À l’époque, habitant à Paris, j’allais chez Album. La lecture de la V.O m’a permis d’améliorer mon niveau d’anglais et d’être plus en phase avec les parutions. En effet, Lug censurait beaucoup ses comics, dont les New Mutants, par exemple, qui étaient partiellement redessinés. Ainsi, quand une série s’arrêtait chez Lug et que j’étais frustré de ne pas lire la suite, je la continuais en Anglais.

De fil en aiguille, et jusqu’à la fin des années 90, j’ai lu les comics essentiellement en Anglais. Sauf Strange, paradoxalement, qui est le seul que j’ai continué jusqu’au bout, jusqu’au numéro 335.

C.C : Vous devez donc avoir une sacrée collection ?

F.S : Mon premier numéro a été, je crois, le 150. J’ai ensuite rattrapé mon retard et avais une collection complète, sans trou, allant du numéro 100 au 335. Je me suis finalement débarrassé de ma collection lorsque j’ai quitté la France pour m’installer aux États-Unis.

C.C : Cet éclectisme dans vos lectures de jeunesse a-t-il été un plus dans le développement de votre culture comics ?

F.S : Tout à fait. Même si j’ai découvert les comics avec D.C, ce sont les séries Marvel que je préfère : que ce soit Spider-Man, Iron Man ou Iron Fist. J’ai également une tendresse particulière pour les comics de la blaxploitation ; j’aime vraiment ces comics-là. J’ai été bluffé par Marvel, notamment par le run de Michelinie et Layton sur Iron Man.

C.C : Vous avez été rédacteur en chef et co-fondateur du magazine Comic Box. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?

J’ai créé Comic Box en 1998 en étant à la fois lecteur VF et VO, ce qui correspondait bien au lectorat de l’époque. Les gens avaient souvent un pied dans l’un et un pied dans l’autre. La VF était en pleine mutation avec l’arrivée de Panini et la VO était chère.

Comic Box a été le premier magazine professionnel d’information consacré aux comics, et pas un fanzine. La distinction n’a pas été facile à comprendre pour le cœur du cœur de la cible. Les sites d’info sur les comics commençaient à peine. Internet était très jeune et très lent. Nous avons créé un magazine, non pas en tant que fans de comics, mais en tant que gens de presse. Xavier Fournier, Lise Benkemoun et moi-même avons d’ailleurs fait quasiment toute notre carrière dans la presse.

Quand j’ai eu cette idée, j’ai dû convaincre Lise. Puis on m’a recommandé Xavier Fournier, qui est arrivé pour le numéro un. Le numéro zéro, sorti en tant que numéro test, est le seul Comic Box sans Xavier Fournier. Il a tout de suite dit « Je marche ».

Je suis resté rédacteur en chef jusqu’en 2011, puis j’ai passé les rennes à Xavier, qui fait un magnifique travail en compagnie de Lise. Les deux tiers de l’équipe de création est donc toujours aux commandes. Comic Box a un statut particulier, car les créateurs du magazine en sont l’alpha et l’oméga. J’ai pris du recul parce que j’ai mis l’accent sur ma carrière de scénariste, mais je suis toujours copropriétaire de la marque. Même si je le suis de loin, je reste lié à Comic Box.

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C.C : Est-ce que ça vous a servi de tremplin pour être scénariste ?

F.S : Oui et non. Non dans la mesure où il n’y avait pas de traitement de faveur. Oui, dans la mesure où je savais à qui proposer mes idées. Je connaissais la bonne personne qui allait me mettre sur le bon chemin. C’est du réseau. Au-delà de ça, Marvel aurait pu dire non pour Spider-Man Noir.

C.C : Justement, vous avez commencé fort. Directement chez Marvel qui vous a confié la destinée d’un personnage, Spider-Man Noir. Qui, en plus, a été le fer de lance de la ligne Noir. Comment ça s’est passé ?

F.S : Je suis allé voir David Hine en lui disant « J’ai cette idée de Spider-Man Noir, est-ce que tu veux le faire avec moi ? ». Il a commencé par me dire non, puis il m’a dit oui. Une fois le dossier monté, c’est lui qui est allé le proposer, parce qu’à ce moment-là il était encore scénariste pour Marvel.

Je rappelle qu’il n’y avait qu’un seul précédent de scénariste Français chez Marvel, Jean-Marc Lofficier. À l’heure actuelle, nous sommes les seuls. Et encore, Jean-Marc habitait aux États-Unis, alors que moi je vivais en France. Le défi était énorme. Je me disais que ça ne marcherait jamais, d’où ma stratégie. J’ai accepté d’être co-scénariste pour mettre un pied dedans, ce qui s’est révélé payant.

CC : Et vous n’avez pas subi trop de pression de la part de Marvel ?

F.S : Sur la première mini série, zéro pression. Nous avons signé le contrat début 2007 et les quatre épisodes ont été livrés dans la foulée. La série est restée bloquée dans les cartons pendant un an. Avec Dave, nous pensions que la série ne sortirait jamais.

En juillet 2008, alors que nous étions à San Diego, nous avons réussi à nous entretenir avec Warren Simmons, l’éditeur, de façon à savoir quand ça allait sortir. Et là, il me dit avec sa voix très grave « Mec, jette un œil au Previews* dans six semaines. » Ce qui voulait dire, en gros, « Ça va sortir, mais j’ai rien envie de te dire ». Et là, surprise ! On découvre que Spider-Man Noir va sortir, mais surtout qu’il n’y a pas un seul titre Noir, mais quatre. On pensait que notre projet était unique et on découvre qu’il s’agit d’une ligne complète dont le premier titre à sortir est X-Men Noir, une semaine avant nous.

C.C : Le personnage final est-il celui que vous aviez en tête ?

F.S : Lorsque je suis allé voir Dave, il y avait le nom, le personnage tout en noir et ce côté film noir des années 30 avec des sirènes de police dans tous les sens, et la scène d’intro : Spider-Man Noir sur le bureau d’un Jonah Jameson criblé de balles et cette question « Qui a tué Jonah Jameson ? » Ensuite, toute le reste a été développé avec Dave. C’est un vrai travail collaboratif. J’ai passé pas mal de temps à bosser le développement du caractère des personnages, notamment le Vautour et son côté Nosferatu. Dave a plus trouvé la personnalité du Goblin. Nous avons ensuite échangé énormément d’idées et aurions pu passer tout le Marvel Universe à la sauce Noir. Ce qui a été développé par Marvel dans la ligne Noir ne correspond pas à ce que nous aurions pu faire.

À notre grande surprise, la ligne Noir était hébergée chez différents éditeurs au sein de Marvel. Ce qui fait que les autres séries ont un autre ton que la nôtre. D’où l’importance du travail de l’éditeur sur une ligne de comics.

CC : Vous êtes revenu dessus à deux reprises, pour une seconde mini-série, mais également pour l’event « Edge of Spider-Verse ». Le personnage a-t-il évolué ?

F.S : Pour Edge of Spider-Verse, j’ai reçu un appel de Dave, lui-même contacté par Marvel pour reprendre le personnage sur le crossover. Du coup, nous avons reconstitué l’équipe originale et c’était comme faire du vélo, les automatismes et la manière de travailler sont revenus. Ce titre était à la fois extraordinaire et frustrant, car nous avions une contrainte de vingt pages. Et en plus, sur la dernière page, il fallait que le personnage de Karn apparaisse et que le Superior Spider-Man vienne chercher Spider-Man Noir.

Nous avons donc choisi de faire un saut dans le temps de cinq ans, entre la fin de la seconde mini de Spider-Man Noir et Edge of Spider-Verse. Nous nous sommes dit que, si Marvel le souhaitait, nous pourrions ainsi revenir sur ces cinq années entre les deux. Pour l’instant, le téléphone n’a pas sonné et Spider-Man Noir a été confié à un autre scénariste, Dennis Hopeless, et ils l’ont intégré à une autre série, Web-Warriors.

La chose la plus étrange pour moi est que Spider-Man Noir est un personnage très populaire et utilisé en jeu vidéo et en dessin animé, mais il n’a pas de produit dérivé ni de série alors qu’ils ont donné leur série à des personnages moins exposés. Je pense que, commercialement, Spider-Man Noir fait peur à Marvel. C’est manifeste. Pourquoi donner une série à Silk et pas à Spider-Man Noir ?

C.C : Pourtant Spider-Man Noir a été le personnage utilisé dans le numéro un de Edge of Spider-Verse ?

F.S : Oui. On pensait que Marvel nous avait fait un cadeau. Je rappelle que le fonctionnement de la série était de présenter cinq épisodes, avec cinq Spider-Men différents, par cinq équipes créatives différentes. Mais personne n’a vu Spider-Gwen arriver et écraser tout le reste, y compris nous. On était dans le même Previews, même si on est sortis avant. Spider-Man Noir a fait 80 000 ventes, ce qui est la plus grosse vente de Spider-Man Noir jamais réalisée. Spider-Gwen a fait plus de 300 000 ventes. C’est un des rares cas dans les comics américains où un numéro deux écrabouille un numéro un. Et il a fallu que ça tombe sur nous [rires].

Edge of Spider-Verse numéro un était une opportunité que nous n’avions pas anticipée. L’éditeur voulait reconstituer l’équipe de Spider-Man Noir et il était très content du résultat. Après, il a décidé de changer ses plans, ce qui est son droit.

CC : Justement, vous n’avez pas votre mot à dire en tant que créateur du personnage ?

F.S : Je n’ai que la paternité créative du personnage. Légalement, il appartient à Marvel, car je n’ai pas créé Peter Parker, ni Spider-Man. J’ai créé une déclinaison du personnage, d’un autre univers. Ça reste Spider-Man et la propriété de Marvel, mais à jamais mon nom est associé à ça, ce qui est ma plus grande fierté. Mais ça s’arrête là. J’ai uniquement de la fierté et énormément de plaisir à avoir travaillé là-dessus.

CC : Spider-Man noir a également été utilisé dans un jeu vidéo, Spider-Man : Dimensions. Avez-vous été mis à contribution ?

F.S : Pas du tout. Un jour on reçoit un e-mail de l’éditeur qui nous dit « Super ! Spider-Man Noir est dans le jeu vidéo d’Activision. Ça sort dans un mois » [rires]. Comme je dis souvent avec pas mal d’humour, lorsqu’il nous ont montré [le personnage] on s’est dit qu’ils avaient pris le costume que nous avions rejeté.

Lors du processus de création du costume de Spider-Man Noir, le designer, Marko Djurdjevic, avait envoyé trois propositions. La première où le personnage était entièrement vêtu de cuir bleu et rouge, la seconde avec un gilet et un pantalon bouffant, correspondant à la version du jeu vidéo, et la dernière avec un trench coat, que nous avons validée. Dans le jeu vidéo il n’a pas le trench coat uniquement parce que le manteau est trop compliqué à animer. Ironiquement, Marvel a décidé de lui enlever son trench coat la plupart du temps, ce qui m’horripile, car ce n’est pas le costume que nous avions choisi. Il a moins de prestance.

C.C : Il y a aussi la version dessin animé.

F.S : Oui. Là, ils ont fait encore plus fort, ils ont mis les deux. Il commence avec le trench coat, puis il l’enlève. Mais c’est pour les mêmes raisons, il est plus facile d’animer un Spider-Man sans manteau. Il y a toute une génération de gens qui n’ont jamais lu le Spider-Man Noir d’origine et le connaissent ainsi.

CC : Personnellement je trouve que c’est le meilleur personnage du jeu. Vous y avez joué ?

F.S : C’est le plus différend des autres. Mais c’est aussi le plus mature. Marvel en était conscient. Et je pense que les personnes de plus de 35 ans préfèrent ce personnage pour cette raison, tant dans le jeu que dans le comics. C’est un pan de public important, mais qui n’est pas la priorité de Marvel. C’est sa cible, car le lectorat a plus de 30 ans, mais il ne permet pas de conquérir un nouveau public. C’est pour ça que Spider-Gwen est plus mise à contribution. Elle va capter un public plus généraliste, plus féminin, que Spider-Man Noir.

Et pour revenir au jeu vidéo, je n’y ai pas joué. Je ne suis pas joueur.

CC : Vos autres titres sont beaucoup plus variés. Catch Heroes, par exemple, n’a rien à voir avec les comics. Vous êtes fan de catch ? Ou alors vous aviez envie de faire quelque chose de radicalement différent ?

F.S : Oh, mon Dieu ! [rires] C’est un travail de commande. Xavier [Fournier, co-auteur] est fan de catch, pas moi. En discutant de choses et d’autres avec Jungle [l’éditeur], en pleine folie du catch, en 2010, on nous a proposé de faire une B.D sur le thème. À cette époque j’étais assez proche du dessinateur, Jack Lawrence, qui est une personne formidable. Premièrement il dessine à une vitesse hallucinante, et son style est très impactant. Et lui-même était fan de catch. Donc les choses se sont mises en place simplement et Jungle a édité le volume.

C.C : Était-ce pour vous diversifier en tant que scénariste ?

F.S : Après avoir fait Spider-Man Noir j’ai ressenti une sorte de panique. En démarrant aussi haut, comment faire pour faire mieux ? C’est impossible. J’ai donc été pris d’un blocage et ai été incapable d’écrire régulièrement pendant deux ans. J’ai fait Catch Heroes avec Xavier Fournier, car c’était pour moi une bonne occasion de me remettre dans le bain. De travailler sans pression.

blackbox1cvr-4e6658cCC : Black Box, votre travail suivant, est, encore une fois, totalement différent. Pouvez-vous nous en parler ?

 

F.S : C’était une autre manière de travailler. J’ai travaillé avec Tom Lyle, que j’adore et qui est un bon ami à moi, mais il a demandé à ce qu’on travaille à la façon de Marvel. C’est-à-dire que je fasse un scénario avec des pages assez peu détaillées. Il faisait le storytelling et je rajoutais les dialogues après. Et finalement cette manière de travailler n’était pas confortable. Ça donne un bouquin dont je ne suis pas pleinement satisfait.

CC : Le fait d’installer votre scénario dans l’Histoire des États-Unis n’était pas trop complexe pour un Français ?

F.S : Non. Il faut savoir qu’il y a de l’Histoire dans tout ce que j’écris. Je n’en parle pas souvent, mais j’ai une maîtrise d’Histoire à La Sorbonne. C’est important pour moi, j’ai la passion de l’Histoire. L’idée de base était « Et s’il y avait eu une sorte de boite à musique restée deux-cent ans dans le bureau ovale à la Maison Blanche ? Et que cette boite à musique ait, en fait, été un enregistreur ? Si quelqu’un la trouve aujourd’hui, quels secrets contiendrait-elle ? »

Cette histoire a été éditée par un nouvel éditeur, Atlantic B.D, et il y a eu beaucoup de problèmes avec la distribution. Je dirais que le distributeur a saboté le livre et la distribution. Que ce soit en France ou aux États-Unis, ça a été un problème. Ceci explique qu’il soit encore, à l’heure actuelle, dur à trouver.

Je me repencherai peut-être un jour sur le berceau de Black Box, mais je ferai un reboot, sans forcément nier ce qui a été fait avant. Même si une suite avait été prévue à la base.

Black Box était un ouvrage divertissant mais sur lequel il y a eu beaucoup de contraintes. La première étant de travailler avec une nouvelle méthode qui, au final ne me convenait pas. La deuxième était un budget étriqué, l’histoire méritant plus d’épisodes. Le récit n’avait pas le temps de s’installer. Le lecteur ne voit pas ces problèmes de pagination limitée qui obligent à prendre des raccourcis narratifs.

CC : Hollywood Killer (One Hit Wonder en V.O) est, pour le coup, beaucoup plus « comics » dans l’esprit. Est-ce que le titre a été compliqué à éditer en France ? Et aux USA, chez Image ?

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F.S : Oui, très compliqué. Compliqué à éditer et à construire. Ça a été une aventure qui a duré trois ans, entre 2012 et 2015. Il y a eu beaucoup de désillusions, mais j’ai appris énormément. J’ai appris à faire un creator owned, dont je suis éditeur, financeur, mais également celui qui doit régler tous les problèmes.

Au départ, je n’avais que le pitch, et j’avais très envie, après Black Box, de me réinventer. J’ai toujours eu des idées, des concepts à divers degrés de gestation, dans ce que j’appelle ma crypte. Parfois j’ai le concept, et pas l’histoire, ou le contraire. Parfois uniquement des personnages que je ne sais pas où placer. Et de temps en temps, ça ressort de la crypte et j’en fais des histoires.

Tout est donc parti du titre « One Hit Wonder », le fait qu’un type qui a eu un seul succès dans sa vie se transforme en tueur à gages me faisait rigoler. Il y avait aussi le jeu de mots avec hit/hitman, le tueur qui ne réussit qu’une fois, qui me plaisait aussi. Et au lieu de décrire un virtuose de la gâchette, c’est l’histoire d’un loser qui se prend pour un type formidable. En 2012, j’ai eu l’idée du scénario en avion alors que je travaillais sur une autre BD, une sorte de Dexter version hip-hop que je devais faire avec Ariel Olivetti pour Indeez. J’ai écrit le premier épisode d’un trait et l’ai proposé à Ariel qui m’a dit « Ah oui ! C’est mieux, on va faire ça ». J’ai du coup informé l’éditeur du changement qui n’a posé aucun problème.

C’est malheureusement à ce moment là que Indeez a commencé à avoir des problèmes financiers. Les droits m’appartenant, j’avais négocié la parution U.S chez Image, en même temps que l’album paraissait en France sous le titre « Hollywood Killer ». Entre-temps l’éditeur Français a fait faillite et je ne pouvais plus payer Ariel Olivetti, qui a quitté l’aventure pour aller travailler sur Conan chez Dark Horse. Chose que j’ai compris sans problèmes.

Malheureusement, Ariel n’a jamais pu revenir sur le projet, dont la continuation de la partie graphique a été assurée par Stephen Thompson, un excellent dessinateur, mais extrêmement lent. Du coup, chez Image, les numéros un, deux et trois sont sortis dans la foulée. Le quatrième n’est sorti que beaucoup plus tard. Stephen Thompson a également quitté la série au moment de commencer le cinquième numéro. Ivan Fiorelli, auquel je rends hommage, a terminé la série avec brio. Du coup, ça a été très compliqué, particulièrement pour le lecteur, qui n’apprécie pas les changements de dessinateur. Mais tout ceci a été indépendant de ma volonté et il m’était impossible de retenir les dessinateurs.

C.C : Des regrets, alors ?

F.S : One Hit Wonder aura été une souffrance à faire, mais j’en suis incroyablement fier. Réaliser un creator owned est un tour de force ! Il faut une volonté d’acier et être entouré par sa famille car c’est une succession de hauts et de bas. Mais j’aime la liberté que ça apporte aux auteurs de pouvoir accomplir leur propre vision, dire ce qu’ils ont à dire, et qu’il n’y ait plus de filtre entre le public et les créateurs. Aujourd’hui, quelqu’un qui aime ce que je propose, peut m’acheter directement les comics, ou les soutenir en financement participatif. Je n’ai pas d’éditeur qui me dira « Désolé, ça ne rentre pas dans la stratégie de la société » ou « ton style, ton histoire, ne conviennent pas ». Je fais ce qui me plaît et on laisse au public, qui est intelligent, le droit de décider ce qu’il a envie de lire.

C.C : Justement, trouvez-vous valorisant le fait que le public achète et aime ce que vous faites ?

F.S : C’est valorisant, mais ça donne surtout une grande humilité. Dans les conventions, les gens viennent et me disent qu’ils ont aimé ce qu’ils ont lu. C’est le plus beau témoignage qu’on puisse me faire. Je fais ce métier pour partager mes histoires avec le lecteur. Je n’ai pas un ego surdimensionné. J’aime partager mes idées avec les lecteurs, les divertir dans un monde de brutes, et que, le temps de leur lecture, on partage quelque chose. On ne peut pas être égoïste quand on est scénariste.

CC : En parlant de conventions, votre punchline pour Bash me… I’m French ! Est excellente. Justement, ça fait quoi d’être un des rares auteurs de comics Français expatrié ? Les mentalités ont-elles évolué à ce sujet depuis votre arrivée ?

F.S : Je ne vis aux États-Unis que depuis quelques mois, et ça met longtemps à se mettre en place. Je ne fais pas encore partie des meubles. J’ai constaté que la concurrence était très vive. Il est encore plus difficile d’être un auteur aux États-Unis qu’en France car il y a là-bas de vraies stars. La valeur ajoutée est d’être Français. J’ai donc approché ça avec un peu d’ironie et d’humour, d’où mes grandes bannières en jaune et noir disant « Bash me… I’m French ». Le French Bashing est une vieille tradition Américaine, du coup je leur donne une occasion de venir m’insulter. Et c’est tout l’inverse qui se produit. Les gens viennent me voir et me parlent dans les conventions. Ça sert à briser la glace et de dire « Vous n’auriez jamais fait attention à mon stand, à mon travail, sans ce petit sourire en regardant mon panneau ». Du coup je peux leur présenter mon travail, qu’ils aiment ou pas. Mais souvent, ils aiment. Les Américains n’ont pas peur de faire un pari sur les gens. Même s’ils ne connaissent pas votre travail, ils prennent un épisode du comics pour essayer. Et souvent, sur One Hit Wonder surtout, je leur dis d’acheter les deux premiers. Je fais souvent ça le premier jour du salon et je leur demande de le lire le soir même, et que s’ils ne l’aiment pas je le rembourse. Et j’ai 100 % de réussite, ils achètent toujours la suite. [rires]

CC : Vous dessinez également. Vous n’avez pas envie d’illustrer vos propres histoires ?

F.S : Dans les salons on ne fait pas attention au scénariste. Quelqu’un qui arrive avec des dessins c’est une autre histoire. Il faut une grande humilité à ce sujet en tant que scénariste. Les gens achètent le comics pour le dessinateur, mais restent grâce au scénariste. C’est un média collaboratif. J’ai eu la chance de travailler avec des artistes hyper talentueux. Mais je ne me sens ni la capacité, le talent, ou la patience d’illustrer mes histoires.

Par contre, j’ai développé une sorte de schizophrénie des comics. Ce que j’écris est très sombre et très noir, et souvent violent. Et je ne dessine que des parodies, parce que j’aime ça. C’est de l’humour potache, décalé. L’illustration que j’ai faite de Stormtroopers jouant au bowling avec BB-8 plaît beaucoup par exemple. Ça m’amuse de dessiner.

CC : Pouvez-vous nous parler de votre nouveau projet « Intertwined« , disponible sur Kickstarter ?

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F.S : C’est un projet né de la non-continuation de mon aventure sur Spider-Man Noir, mais également d’un voyage en Chine que j’ai fait l’an dernier et qui m’a ouvert les yeux. Soyons clairs, j’adore bosser pour Marvel et faire Spider-Man Noir. Si demain Marvel m’appelle pour faire Spider-Man Noir, j’y retourne sans hésitation. Mais mon expérience sur One Hit Wonder, le fait de posséder ses propres personnages, permet de travailler pour son propre avenir. Avec Intertwined, je travaille pour mon dessinateur et moi-même. Nous construisons notre propre patrimoine. C’est la même chose que de construire sa maison. One Hit Wonder en a été la première pierre.

Avec Intertwined je mets mon expérience à profit, avec un personnage sur lequel j’ai de la légitimité. Je suis reconnu comme quelqu’un sachant écrire des histoires Noir. [Spider-Man Noir] m’a donné les outils pour apprendre à faire ça. Et Intertwined a forcément une parenté spirituelle avec Spider-Man Noir, mais ça me ramène à ma propre histoire. On parle d’un immigrant. Un scénariste se met en scène, il y a toujours une partie de nous dans nos personnages. C’est aussi ce qui touche les gens. Lorsqu’on partage son histoire, on se met le cœur à nu : on dit aux gens « Voilà qui je suis ». Et Intertwined est exactement ainsi. C’est une partie de mon histoire, mais aussi une partie de l’histoire collective de ma famille et de celle de Frédéric Pham Chuong [le dessinateur]. Pour lui, le kung-fu fait partie du patrimoine.

CC : Pourquoi un financement participatif ?

F.S : Le projet est lancé depuis une semaine, et on espère atteindre l’objectif, et le dépasser, pour que cette série vive longtemps. On propose de financer les trois premiers épisodes sous forme d’album, mais j’ai assez d’histoires d’Intertwined pour tenir cent numéros. Si le public suit, je peux écrire Intertwined jusqu’à la fin de ma vie. Et Kickstarter nous permet également de jauger l’engouement du public pour le projet.

Intertwined est une histoire où il y a : des types à super-pouvoirs, du kung-fu et des crimes. Mais c’est une histoire que j’écris avec le cœur. Je suis amoureux de mes personnages. Parce que ces personnages me correspondent, ainsi qu’à Fred, car je me nourris aussi de lui quand j’écris. Les contributeurs vont nous aider, car ils vont comprendre que c’est une histoire qui nous tient à cœur et qu’ils peuvent partager avec nous.

CC : Comment se passe la collaboration avec le dessinateur, Frédéric Pham Chuong ?

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F.S : Merveilleusement bien. On travaille à distance, mais on se parle tous les jours, par les réseaux sociaux, mails, téléphone. Le projet avance, il y a plein de surprises qui arrivent pour la campagne de financement. J’ai hâte qu’on atteigne l’objectif pour dévoiler tout ce que nous avons derrière. C’est un projet qui fédère, qui va plaire au public, qui est un brassage de cultures et de civilisations, qui est une vision du monde ouverte. C’est le monde dans lequel j’ai grandi, un monde dans lequel j’ai longtemps habité quand j’étais jeune, en région parisienne, à Cergy-Pontoise, où tout le monde était de confession, de couleur différente et vivait ensemble. Aujourd’hui j’habite à Brooklyn et c’est la même chose. C’est ce monde-là que j’aime, c’est ce monde-là que je veux décrire dans ma série. Intertwined est un hymne à l’amour du melting pot.

fabrice-sapolsky---lobo-4e6658eC’est sur ces mots que l’entretien avec Fabrice Sapolsky s’achève. Si vous n’étiez pas encore convaincu, je ne saurais trop vous conseiller de participer au financement d’Intertwined. J’étais, pour ma part, déjà convaincu, mais avoir rencontré l’auteur et ressenti son amour pour le projet ne m’a donné qu’encore plus envie de le lire. Et de le chroniquer.

* Catalogue des parutions comics aux États-Unis