Bonjour et bienvenue à tous dans les Dossiers de GL ! Poursuivons le long sujet des problèmes que posent les adaptations ! La dernière fois, nous avons vu les soucis que pouvait apporter l’adaptation sur le mythe avec l’exemple d’Arrow ; et nous avons revu la définition du canon. Aujourd’hui, nous attaquons le dernier souci concernant l’impact sur le canon et le mythe d’une œuvre avec un exemple bien précis : les Tortues Ninja de Kevin Eastman et Peter Laird.

         Ce qu’il faut savoir, avant toute chose, c’est que la licence des Tortues Ninja n’a pas de réel canon précis, et a un mythe très large (du fait de ces nombreuses versions différentes). Nul besoin de revenir sur l’histoire de la création de cette série, puisque nous l’avons déjà abordé dans le précédent Dossier ; cependant, il faut revenir sur quelques changements importants. Tout d’abord, les premiers comics des Tortues sont en noir et blanc. De ce fait, peu de travaux ont été fait sur les couleurs, mais les quelques images de couverture en couleur nous montrent que les quatre tortues humanoïdes arborent toutes un bandeau et une ceinture rouges ainsi que des protèges-genoux et coudes marrons. La seule manière de les différencier physiquement était leurs armes. Mais lorsque la CBS a adapté la licence en série animée, la chaîne a préféré faciliter la différenciation des personnages pour les enfants, en leur ajoutant des couleurs différentes à leurs bandeaux et protections (celles que l’on connaît bien : bleu, rouge, violet et orange) ainsi que leurs initiales sur leurs boucles de ceinture. Pour ma part, même si ceci n’est qu’une spéculation, je soupçonne CBS d’avoir aussi différencié les tortues pour permettre de vendre plus de jouets, ainsi que pour permettre aux parents de mieux choisir ces derniers pour leurs enfants (en effet, s’ils demandent le jouet qu’ils veulent, il est plus simple de donner sa couleur ou son nom que son arme). D’ailleurs, un fait assez amusant est que le jeu vidéo sorti en 1989 (soit deux ans après les débuts de la série animée) qui reprenait clairement le style de la série (le logo est celui de la série, les tortues ont leurs couleurs distinctives dans le jeu, et on y voit Bebop, Rocksteady et le Technodrome), et non pas celle du comic-book, a tout de même récupéré une image des comics pour la jaquette. Là où celle du second jeu sorti en France en 1991 est plus que proche de la version animée de 1987 ; comme visible sur l’image suivante.

De gauche à droite, une couverture des premiers comics, la jaquette du premier jeu, une image de promotion de la série animée et la jaquette du second jeu.

         Par la suite, les Tortues Ninja garderont presque tout le temps leurs couleurs distinctives pour les différencier (mais pas leurs initiales, néanmoins). Il faut par ailleurs noter que, bien que la couleur soit restée pour les différencier, les propriétaires des droits ont poussé l’idée jusqu’à faire la peau des tortues de différentes couleurs (comme vu dans l’image ci-dessous). D’autres changements importants ont été pris entre les premiers comics et la première série animée, notamment le ton très enfantin (les comics étant plutôt adultes et durs) qui entraîne tout un tas de modification : pour éviter les effusions de sang, les ennemis humains deviennent plus des ennemis mécaniques (les Mousers ou « Dératiseurs », notamment) ou des mutants tout comme les tortues (Bebop et Rocksteady ou les Punks Frogs), les tortues raffolent des pizzas, Raphael passe d’un caractère très violent et colérique à une personnalité plus blagueuse, etc.

         Les origines sont aussi très changeantes : une fois, Splinter est le rat du maître Hamato Yoshi, il a appris les arts martiaux en regardant ce dernier et s’est transformé en anthropomorphe par un produit mutagène ; une autre fois, Splinter est Hamato Yoshi, transformé en rat à cause d’un produit mutagène ; et une autre fois, encore, Splinter est un rat transformé en anthropomorphe par le mutagène, mais aussi la réincarnation d’Hamato Yoshi (un japonais de l’époque féodal). Bien que le produit mutagène soit plus ou moins toujours présent (il fait partie de la souche sûre du mythe), le personnage n’a jamais la même histoire ; et de ce fait, le spectateur n’a jamais la même approche face à lui. Il faut savoir que les origines des Tortues Ninja changent presque à chaque nouvelle adaptation.

Divers visuels montrant les différentes couleurs de peau des Tortues.
À gauche, les tortues de la série animée de 2012. Au centre, la couverture du comic-book de 2011 (TMNT #41, dessins de Cory Smith). À droite, la série animée de 2003.

         Comme dit dans le Dossier précédent, lors de l’annonce de la nouvelle adaptation animée commencée cette année, Cyma Zarghami a bien annoncé vouloir toujours remettre à neuf l’histoire des Tortues Ninja pour ne pas perdre les néophytes (et s’y adapter), tout en continuant à plaire aux fans. En d’autres termes, il n’existe pas de canon pour cette licence. Et de ce fait, le mythe est énorme vu toutes les versions différentes qui coexistent. Cependant, rappelons que le mythe a deux définitions. Et bien que l’ensemble des récits forme une légende immense (mythe légendaire), la représentation amplifiée par les croyances populaires l’est beaucoup moins (mythe illusoire). En effet, énormément de gens ne connaissent pas du tout les comics (tout simplement parce qu’il y a bien moins de lecteurs de comics que de téléspectateurs ou de spectateurs de cinéma), et énormément de gens se rapportent à la première série animée comme « œuvre originale à suivre ». Comme le dit Peter Laird, « Elle [la série de 1987] a été très bien reçue pour des millions de téléspectateurs — des gens qui la portent encore dans leur cœur aujourd’hui, et dont beaucoup auraient préféré que les films, ainsi que la série animée de 2003 servent de continuation à cette version des Tortues Ninja. » (disponible ici :http://peterlairdstmntblog.blogspot.fr/2012/03/more-musings-related-to-turtles-as.html.) En effet, énormément de choses ont changé quand la version animée est arrivée, mais vu que son succès a été bien plus grand que les comics d’origine, beaucoup n’ont pas apprécié que les films, séries, jeux vidéo et comics qui ont suivis essaient de se rapprocher de l’œuvre originale plutôt que de la première série animée.

         Et pourtant, les auteurs que sont Peter Laird et Kevin Eastman n’apprécient pas beaucoup cette version, puisqu’ils n’ont pas eu énormément de contrôle dessus. D’après l’auteur, « il y a quelques années — en 1987, il me semble — Kevin Eastman et moi avons signé un contrat autorisant notre œuvre, les Tortues Ninja (qui à ce jour ne représentait que le comic original TMNT, un jeu de rôle et quelques goodies comme des figurines), à être adaptée en une série animée matinale. Nous savions, ce faisant, qu’il y aurait quelques changements à apporter afin “d’adoucir” un peu l’œuvre, pour la rendre plus appropriée aux enfants, et satisfaisante pour les publicités et les parents.

La série qui en a résulté ne ressemblait pas vraiment à ce que nous voulions, bien que l’on nous avait garanti le genre de contrôle créatif que nous avons pu avoir plus tard sur la série animée de 2003. Je ne devrais pas parler pour Kevin, bien que je pense qu’il soit du même avis que moi, donc je dirai seulement que j’ai trouvé la série trop bête, répétitive, et manquant d’intérêt. À dire vrai, j’ai arrêté de la regarder après quelques années, seulement. Mais… elle a eu un succès monstrueux. (…) Qui peut dire exactement pourquoi cette série a eu autant de succès ? Était-ce dû au concept lui-même ? Était-ce dû aux changements effectués pour la série ? Une combinaison des deux ? Il y a de solides arguments pour chacune de ces possibilités.

Ce que j’essaie de dire, c’est que si j’avais pu prendre les décisions créatives importantes pour cette première série animée, elle aurait été TRÈS différente (et, à nouveau, je ne parle que pour moi, par pour Kevin). Parmi tant de choses, il n’y aurait pas eu de stupides sbires comme Bebop et Rocksteady. Shredder aurait été bien plus malveillant. April n’aurait pas été reportrice, et n’aurait pas dû constamment être sauvée par les Tortues. Les Tortues n’auraient jamais été aussi ridiculement obsédées par les pizza, et Shredder n’aurait pas eu, parmi ses entreprises, un restaurant nommé “Ninja Pizza”. Il y aurait sûrement eu quelque chose du même style que Krang, mais ça aurait été un Utrom dans un exosquelette robotique bien plus classe. Et la série n’aurait pas eu une blague ou un gag toutes les cinq secondes. Et cetera.

Et ça aurait pu marcher. Cependant… il aurait aussi été possible que ça n’atteigne jamais la popularité de la série telle qu’elle est. Est-ce que la série qui a été diffusée était MEILLEURE que celle que j’aurais préférée voir ? Je ne sais pas. Je suspecte fortement qu’un paquet de fans de la série animée originale répondront à cette question par un puissant “OUI !!!” — car c’est une chose que j’ai souvent vue de la part de ces fans vis-à-vis de la série animée de 2003 ; qui ressemble d’ailleurs beaucoup à la série que j’aurais VOULU voir en 1987. » (Disponible à cette adresse  : http://peterlairdstmntblog.blogspot.fr/2012/03/more-musings-related-to-turtles-as.html)

         En d’autres termes, ce que le grand public apprécie de la licence ne provient pas de ce que les auteurs ont voulu. Et l’horizon d’attente que suscite l’œuvre n’est donc plus basé sur l’envie des auteurs mais sur ce que les producteurs de l’adaptation en ont fait. De ce fait, même un film comme celui produit par Michael Bay, Nickelodeon et Paramount Pictures, sorti en 2014 – et qui n’a rien à voir avec la série originale : beaucoup plus sombre, plus réaliste, rempli d’explosions, d’effets spéciaux en tous genres et de combats contre des mercenaires maniant des armes à feu ; il reprend aussi l’idée des comics de 2011 pour les origines de Splinter (et non les origines dépeintes dans la série animée), tout en ôtant toute notion d’Hamato Yoshi ; les Tortues sont plus anthropomorphes (comme dans le jeu Out of the Shadow de 2013) ; elles écoutent du rap et du hip-hop (comme il l’est suggéré dans la série animée de 2012 et dans le jeu susnommé), etc. –, malgré toutes ces différences, ledit film a basé sa promotion sur des images rappelant la série de 1987, dans le but de « plaire » aux spectateurs de la première série, tout en faisant une œuvre qui ne lui ressemble pas du tout.

À gauche, quatre images tirées du générique de la première série animée ;
à droite, une image promotionnelle pour le film Teenage Mutant Ninja Turtles de 2014.

         Et de la même manière, un comic-book au demeurant assez adulte deviendra une licence visant plutôt les jeunes et les enfants, du fait de son adaptation très enfantine. Aujourd’hui encore, même quand les comics ne sont pas spécialement destinés aux enfants, les Tortues peuvent être classées dans la catégorie des œuvres « pour enfants ». Ainsi, la mini-série de comics Batman/Teenage Mutant Ninja Turtles a été éditée en France par Urban Comics sous le nom Batman et les Tortues Ninja, et classée dans la catégorie « Urban Kids », la catégorie des comics enfantin (en effet, Urban Kids se présente comme « le meilleur des comics pour petits et grands » — disponible sur le site d’Urban : http://www.urban-comics.com/collection/urban-kids/ —, ou encore comme « la collection pour les jeunes lecteurs des 6 ans jusqu’à 10 ans et même plus » — Disponible sur le site Les histoires sans fin, à cette adresse : https://jeunesse.actualitte.com/editeurs/urban-comics-se-lance-dans-la-jeunesse-avec-urban-kids-922.htm). Pourtant, le comic est parfois un peu sanglant et ne convient pas à de jeunes enfants. Mais comme dit précédemment, l’imaginaire collectif va se former sur la série animée et non sur les comics, et de ce fait, le comicbook se retrouvera rangé dans la catégorie « enfantine » alors qu’il n’y a pas forcément sa place.

         Bref, c’est tout pour aujourd’hui ! Nous conclurons ce long sujet sur les conséquences des soucis de l’adaptation dans deux semaines !

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