Bonjour et bienvenue à tous dans les Dossiers de GL ! Le Dossier d’aujourd’hui sera plus long que d’habitude, alors installez-vous bien, c’est parti ! Poursuivons là où nous nous étions arrêté la dernière fois : nous avions vu « l’incohérence de personnalité » avec l’exemple de Drax dans les Gardiens de la Galaxie, et maintenant, nous allons voir « l’incohérence de récit » avec l’exemple du personnage de DC, Green Arrow.

         L’archer vert a eu droit à sa propre adaptation en 2012, avec la série distribuée par la CW baptisée Arrow. Reprenant librement l’histoire du comics, la série se permet de créer des personnages (John Diggle) et d’en réinventer d’anciens (Felicity Smoak). Devant le succès de la série télévisée, un comics est alors créé pour permettre une transécriture annexe. Mais en octobre 2013, le personnage de John Diggle apparaît dans la série de comics Green Arrow, se passant jusqu’alors dans un univers bien différent et distinct (et, rappelons-le, ayant inspiré la série télévisée à la base). Il arrive soudainement, et se présente comme étant un ancien associé de l’Archer Vert, ayant travaillé avec lui, plusieurs années auparavant. Laissant planer le doute que l’histoire de la série serait un « préquel » au comics dont elle s’inspire, aucune histoire ne nous raconte vraiment leur rencontre et leur travail ensemble, comme si il s’agissait d’une sorte de fausse transécriture. Un an plus tard, un « nouveau » personnage apparaît dans la série : Felicity Smoak. Non pas celle déjà apparue dans les comics par le passé (la mère du super-héros Firestorm), mais bien un fac-similé du personnage de la série télévisée. Le personnage décide alors de se joindre à l’équipe de Green Arrow, formant ainsi l’équipe de la série télévisée ; tout en mettant fin au possibilité de « fausse » transécriture. De ce fait, l’équipe de la série devient l’équipe du comics, rapprochant grandement les deux récits, mais sans qu’ils soient présentés de la même manière, pour autant.

À gauche, la vieille Felicity Smoak dans le comics Firestorm (1978) ;
au centre, la Felicity de la série télévisée Arrow (2012), et
à droite, la nouvelle Felicity de Green Arrow #35 (2014).

         Le problème que soulève cet exemple (et celui de Drax, vu la dernière fois) est bien que l’œuvre originale s’est retrouvée en position d’adaptation de sa propre adaptation ; et ce, sans grande transition. On pourrait penser qu’il s’agit de deux cas exceptionnels, mais le nombre d’œuvres originales qui se retrouvent dans cette position, ces derniers temps, est en perpétuel augmentation ; dû aux nombreuses adaptations qui pullulent — que ce soit ne serait-ce que les nombreux films et séries du MCU et du DCEU. Sans compter que la promotion d’un film aura souvent tendance à se faire via les comics. En effet, il n’est pas rare de voir un personnage devenir très important dans son univers quand la sortie d’un film est proche : le personnage de Docteur Strange passait régulièrement faire une petite apparition dans tout un tas d’autres comics avant sa sortie au cinéma, et plus récemment, Captain Marvel, alias Carol Danvers, a été au centre de plusieurs histoires importantes (notamment Civil War II), depuis l’annonce de son film prévu en 2019. Il n’est pas rare non plus de voir des personnages et des équipes être modifiés (ou réutilisés) après leurs apparitions dans des adaptations : la Suicide Squad de DC n’avait jamais eu l’équipe présente dans le film avant la sortie de ce dernier en 2016, et depuis des personnage comme Killer Croc qui n’avait jamais fait partie de l’équipe en font partie sans réelle raison ; de la même manière, un personnage comme Nebula (la sœur de Gamora, dans l’univers Marvel) n’était presque pas apparue dans les années 2000 (si ce n’est sa brève apparition dans la mini-série Ronan : Annihilation paru en 2006), mais depuis son apparition dans le film de 2014 Les Gardiens de la Galaxie, ainsi que sa présence dans la suite sortie en avril 2017, et dans Avengers Infinity War en avril 2018, Nebula s’est fait beaucoup plus présente, en apparaissant notamment dans les séries Thanos (2016), Gamora (2017) ou encore Guardians Team-Up (2015).

         Avant de poursuivre sur la dernière partie et l’exemple le plus important, nous allons faire une brève parenthèse pour discuter du terme « canon ». En fiction, le canon est défini par rapport à l’œuvre dite « officielle », et correspond, sauf cas contraire, à l’œuvre originale. Il comprend toutes les œuvres appartenant au même univers, n’entrant jamais en contradiction avec l’œuvre de base et considérées comme canoniques par l’auteur, l’éditeur ou, plus généralement, par le détenteur des droits de l’œuvre. Cependant, plusieurs adaptations non canoniques finissent par avoir elles-même des adaptations, et un univers étendu. Dans ce cas précis, les œuvres tirées de l’adaptation et appartenant au même univers que cette dernière sont bien canons, vis-à-vis de celle-ci. Pourtant, si on se réfère à la définition du terme « canon », les adaptations et leurs adaptations, ne le sont pas. Ainsi, si l’on prend l’exemple des Tortues Ninja, on peut s’apercevoir que la quasi-totalité des créations ne serait pas canon, puisque plus rien ne suit l’univers créé à l’origine, et que l’un des deux auteurs affectionnent particulièrement — comme nous pourrons le revoir plus tard.

         Pour la petite histoire, en 1984, Kevin Eastman et Peter Laird créent un comics se voulant comme une parodie des comics des années 80 tels que Daredevil ou Ronin. Partant d’une idée toute simple — mélangeant la lenteur et la lourdeur d’une tortue à la discrétion et la rapidité d’un ninja — les deux auteurs mettent en page la série de comics devenue célèbre qu’est Tortues Ninja. Le comics ayant bien fonctionné aux États-Unis, ils créent une suite qui dura plusieurs années non consécutives. En 1987, dans l’élan du succès, les deux auteurs tentent de vendre des jouets par l’intermédiaire d’une société nommée Playmate Toys. Mais ces derniers ne voulant pas se lancer tête baissée dans un contrat pouvant ne pas être fructueux, ils imposent alors à Eastman et Laird de lancer une série télévisée pour enfants — pour permettre de créer un enthousiasme chez les plus petits, principaux consommateurs de figurines et jouets. Cette série animée n’ayant rien à voir avec l’œuvre originale, elle n’est pas considérées comme « canonique ». Mais en 1989, une nouvelle série de comics voit le jour chez Archie Adventure Series : Teenage Mutant Ninja Turtles Adventures. Parmi ces créateurs, on retrouve deux noms que l’on connaît bien : Peter Laird et Kevin Eastman (les deux auteurs ont d’ailleurs créé plusieurs couvertures pour les différents chapitres de la série). Cette série de comics commence tout d’abord par reprendre sur papier quelques épisodes de la série animée avant d’en écrire la suite.

         Ces comics sont donc dans le même univers que la série animée, ils racontent la même histoire, suivent les même personnages, et sont aussi approuvés par les auteurs (bien que nous verrons plus tard que Peter Laird n’appréciait pas beaucoup cette adaptation animée), mais seraient alors — comme la série animée — tout simplement considérés comme « non-canonique ».

         On retrouve d’ailleurs ce genre de problèmes dans beaucoup d’univers adaptés, et pas uniquement dans le domaine des comics. Dans le domaine cinématographique, l’univers récemment rebaptisé « Légendes » dans le monde de Star Wars, est devenu du jour au lendemain « non-canonique » quand les droits de la saga ont été rachetés par Disney. De ce fait, le lecteur se retrouve dans l’idée paradoxale que les films font partis du même univers que les « Légendes », mais que ces dernières ne font, cependant, pas partie de l’univers des films. Autre problème dans le domaine des manga/anime, avec le cas Dragon Ball : la suite du manga culte sort sous deux formes (un manga dessiné par Toyotarō et un anime réalisé par la Toei), toutes les deux sont considérées comme officielles par Akira Toriyama (le créateur de Dragon Ball), mais ne racontent pourtant pas la même histoire. Impossible donc de savoir quelle histoire est la « vraie » et laquelle est « fausse ».

         Et ceci est encore pire lorsqu’un univers est constamment réinventer par les créateurs ou les ayants droit. Si l’on reprend l’exemple des Tortues Ninja, il s’avère que la série a eu un nombre incroyable de versions, et presque toutes sont considérées comme officielles par les auteurs (la seule rejetée est la série parue chez Image Comics entre 1996 et 1999). Impossible alors de dire qu’une version est « canon » et pas une autre. D’ailleurs, Cyma Zarghami, la présidente de Nickelodeon — le groupe qui produit les séries animées des Tortues Ninja depuis 2012 — a récemment dit que « les Tortues sont une franchise qui a la réinvention dans son ADN, ce qui permet de la garder originale et pertinente pour chaque nouvelle génération, tout en satisfaisant la demande des fans adultes. » (sur http://variety.com/2017/tv/news/teenage-mutant-ninja-turtles-reboot-2d-1202000951/)

         Ainsi, il semble que cette définition du terme canon mérite — tout comme en physique du mouvement — d’être défini par un référentiel. Si le canon n’est plus défini uniquement par l’univers original créé par les auteurs, on peut alors affirmer que les comics Teenage Mutant Ninja Turtles Adventures, précédemment cités, sont canons à la série animée de 1987 ; ou encore que les comics présentant les films de l’Univers Cinématographique Marvel font partie du canon que forment lesdits films. On voit d’ailleurs parfois cette distinction être faite, entre deux univers d’une même saga : par exemple entre le canon des comics Marvel, le canon des films Marvel Studios et le canon des films Marvel réalisés par la Fox. Pourtant, ce procédé n’est pas observable partout (comme démontré précédemment). Ainsi, on ne parlera ni du canon de la série animée des Tortues Ninja, ni du canon de l’univers Star Wars « Légendes ».

         Mais ne nous arrêtons pas là, et apportons à cela quelques notions de structuralisme (pour rappel, le structuralisme peut être considéré comme un ensemble de courants de pensée apparu au milieu du XXe siècle et prenant principalement place dans les sciences humaines et sociales). Ainsi peut-on se demander : si le canon peut être défini par un référentiel, peut-il être différent pour chaque personne ? Ce référentiel peut-il être la lecture et les croyances d’une personne ou d’une autre ? Après tout, chacun a sa vision d’une histoire et, comme le disait Riffaterre dans Essais de stylistique structurale, le lecteur a un rôle majeur : lorsqu’il fait face à une œuvre, il ne fait pas que l’observer ; il fait appel à sa culture et à son expérience propre pour la faire exister. De ce fait, une œuvre ne se résume pas à un ensemble d’histoires que l’on peut quantifier, analyser et contrôler. Alors, le canon d’une œuvre dans sa globalité en deviendrait quelque chose d’incertain, et clairement non défini, puisqu’il dépendrait d’une vision et d’un vécu particuliers pour chaque lecteur : une vision créée par tout ce que le lecteur connaît et ne connaît pas du sujet.

         Qui plus est, si l’on prend l’exemple d’une œuvre où le spectateur a des choix à faire et qui présente, de ce fait, un récit alternatif — telle que l’adaptation du comics Fables : le jeu The Wolf Among Us — le nombre d’histoires différentes rend la possibilité d’un canon clair et défini peu probable. Durant la partie, des choix s’offrent au joueur, et ces choix auront des conséquences plus ou moins désastreuses par la suite. Ainsi, selon les choix pris par le joueur, il n’est pas impossible qu’à la fin du jeu, le Prince Lawrence, Tweedle-Dum et le Crooked Man se retrouvent tous trois morts. Et en faisant d’autres choix, ces trois personnages peuvent tout à fait être vivants ; ou encore, vivants pour certains et morts pour d’autres. Rien que pour ce qui constitue le destin de ces trois personnages, il y a huit possibilités de fins différentes. Et à cela, on peut ajouter : laquelle serait canon ? Les huit possibilités font partie de l’œuvre, mais si l’une d’entre elles est « véridique », les autres ne peuvent plus l’être (il est physiquement impossible pour ces personnages d’être à la fois vivants et morts dans le seul univers logique et non contradictoire que le canon est censé représenter). De ce fait, le canon serait différent selon les choix du joueur, et donc, différent pour chaque individu. Ainsi, on peut dire que le canon d’une histoire pourrait être un concept personnel, dépendant des expériences, des souvenirs et des connaissances de chacun.

         Alors se pose la question : et si le canon n’était finalement qu’une forme d’intertextualité, comme en parle Gérard Genette dans son livre Palimpsestes ? Un ensemble de relations entre les histoires, les citations et les références des différentes versions d’une œuvre entre elles ? Le canon d’une œuvre serait ainsi un palimpseste : un concept à perpétuellement remettre en question, et à redéfinir. Plus on en lit – ou plus on en sait sur une œuvre – plus notre vision du canon évolue, et ce, différemment selon chaque individu, et chacune de ses lectures.

         Reprenons depuis le début, être considéré comme « canon », c’est faire parti du bon univers ; et être considéré comme « non canon », c’est faire parti d’un mauvais univers, être considéré comme une légende, et non comme une véritable histoire. Or, le « canon » est, au final, pluriel et modifiable. De plus, le terme-même de « canon » fait référence à des œuvres fictives. Et si les œuvres sont fictives, c’est qu’elles ne sont, par essence, pas vraies ; et que donc, elles peuvent toutes l’être. Et si tout peut être « vrai » ou « faux », chacun peut se faire une idée de ce qui l’est et de ce qui ne l’est pas, en fonction de ses croyances, de ses lectures, de sa vision des choses, et ce, sans tenir compte de ce que pensent ou disent les autres. Stan Lee — que je ne ferai pas l’affront de présenter — a d’ailleurs dit : « Voici une question qu’on me pose régulièrement. Qui gagnerait dans un combat ? Qui gagnerait dans un combat entre Galactus et Hulk, ou dans un combat entre Thor et Iron Man ? Et il n’y a qu’une réponse à ça. C’est très simple, et tout le monde devrait le savoir. Celui qui gagnerait le combat serait celui que l’auteur veut voir gagner ! Si j’écris une histoire, à propos de la Chose, des Quatre Fantastiques, et qu’il commence à se battre contre Spider-Man, des millions de gens se demanderaient ”Qui va gagner ?” Eh bien, cela dépendra de qui je veux voir gagner quand j’écris le scénario. Si je veux que Spider-Man gagne, il gagnera. Si je veux que la Chose gagne, il gagnera. Ce sont des personnages fictifs, l’auteur peut faire d’eux tout ce qu’il veut ! Alors, arrêtez de me poser ces questions, parce que je n’en peux plus ! » 

         Ce qu’il faut comprendre, ici, c’est qu’un univers fictif ne peut être régi par de simples lois. L’histoire fictive ne se déroule pas réellement, et n’évolue qu’en fonction de ce que les auteurs veulent exprimer. Et si l’univers tient tant à être cohérent, ce n’est pas tant pour être considéré comme « vrai », que pour sembler logique et vraisemblable pour le lecteur. Rien n’est « vrai » et rien n’est « faux », en soi : tout est probable. Ainsi, imposer des règles à un univers fictif n’a pas vraiment de sens, d’autant plus que ces-dites règles pourront changer si les droits d’auteurs sont rachetés, par la suite. Chacun pourrait donc choisir ce qui lui plaît d’incorporer ou non dans le canon d’une histoire, dans la limite d’une certaine cohérence dans la continuité.

         C’est tout pour aujourd’hui ! Nous poursuivrons le sujet des conséquences des soucis d’adaptations dans deux semaines !

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